En 2012, cette région comptait quatre domaines au sommet de son classement officiel. En 2022, trois des quatre avaient claqué la porte. Pas rétrogradés. Partis, publiquement, en signe de protestation, et ce sont les noms les plus célèbres de l’appellation qui sont partis.

Voilà Saint-Émilion : le plus beau village viticole de Bordeaux, une cité médiévale couleur miel taillée dans une colline calcaire, baptisée d’après un ermite qui vivait ici dans une grotte il y a mille trois cents ans, posée sur une véritable ville souterraine. On y fait quelques-uns des plus grands vins de merlot au monde, et on y trouve l’histoire de classement la plus spectaculaire du vin.

Voici tout : l’histoire, le calcaire, les cépages, le piège d’étiquette qui attrape presque tout le monde, et l’explosion.

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L’autre Bordeaux

Bordeaux est coupé en deux par un fleuve, et la moitié que tout le monde imagine, c’est la rive gauche : des graves, du cabernet sauvignon, les grands châteaux du Médoc, le classement de 1855. Margaux, Pauillac, tout ça.

Saint-Émilion, c’est l’autre. Sur la rive droite, à l’est de l’eau, dans le Libournais, et presque tout y est l’image inversée du Médoc.

Le sol n’est pas graveleux, il est calcaire et argileux. Le cépage roi n’est pas le cabernet sauvignon, c’est le merlot. Les propriétés ne sont pas de vastes châteaux tenus par des groupes mais surtout de petits domaines familiaux, d’où le surnom de colline aux mille châteaux. Et là où le Médoc est plat et sérieux, Saint-Émilion est un village médiéval perché, assez beau pour devenir en 1999 le premier paysage viticole au monde inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pas seulement le bourg : le bourg et ses vignes ensemble, comme un seul ensemble vivant.

Si le Médoc est l’aristocrate en costume, Saint-Émilion est le cousin plus âgé et plus artiste. Et il est bien plus ancien.

Un ermite, les Romains, et une ville sous les vignes

Les Romains ont planté de la vigne sur ce calcaire dès le IIe siècle. Le poète Ausone, l’un des grands auteurs de la fin de l’Empire, est associé à la région, et le Château Ausone porte son nom. Le lien entre le poète et ce site précis relève de la tradition plus que de la preuve, mais l’essentiel tient : on parle de deux mille ans de vigne.

Le nom, lui, vient d’un homme arrivé bien plus tard. Au VIIIe siècle, un moine breton appelé Émilion, en route comme confesseur, s’arrête dans un lieu alors nommé Ascumbas, décide qu’il convient à une vie d’ermite, et se taille une grotte dans la roche. La légende raconte des miracles. Des disciples arrivent, une communauté se forme, et à sa mort vers 767 la ville prend son nom.

Les moines qui suivent font deux choses décisives. Ils transforment les vignes romaines en commerce sérieux. Et ils se mettent à creuser.

Pendant des siècles, on extrait le calcaire tendre de sous le village pour bâtir la ville au-dessus, et on finit par évider tout un monde souterrain. Le joyau, c’est l’église monolithe : taillée à partir du XIIe siècle directement dans la colline, colonnes et arcs compris, non pas construite en blocs mais creusée dans la roche pleine. Avec plus de 38 mètres de long, c’est la plus grande église souterraine d’Europe, et le clocher au-dessus se gravit en 196 marches pour une vue sur toute la mer de vignes.

Sous le village et ses vignes courent quelque 200 kilomètres de galeries, le vide laissé par mille ans de carrières. Le bourg repose sur un gâteau de miel.

Au Moyen Âge, Saint-Émilion s’enrichit sur le commerce du vin avec l’Angleterre, et sa confrérie, la Jurade, est créée en 1199 sous Jean sans Terre, roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, pour encadrer le vin et en garantir la qualité. Elle existe toujours, toujours en robes rouge et or, et proclame encore chaque millésime du haut de la Tour du Roi. Je n’en fais pas encore partie. Je ne désespère pas.

Le calcaire, c’est tout le sujet

Ce qui sépare un grand Saint-Émilion d’un ordinaire est sous terre, et l’appellation n’a pas un sol mais plusieurs. Ils ne se valent pas.

Le plateau calcaire et ses côtes. Autour du village, un plateau de calcaire dur et des côtes qui en descendent, en calcaire et argile. C’est le grand terroir, et voici le fait à retenir : presque tous les domaines classés sont sur ce plateau ou ses pentes. Ausone, Pavie, Canon, Troplong Mondot s’y accrochent. Le calcaire se comporte comme une éponge : il draine les années humides, et les années sèches il garde l’eau en profondeur et la restitue lentement. C’est un régulateur naturel, et c’est de là que viennent la fraîcheur et la garde.

Les graves. À l’autre bout, le long de Pomerol, une poche de graves. Château Cheval Blanc est dessus, et ce sont ces graves qui expliquent sa forte proportion de cabernet franc. Le vin a le goût d’un pont entre Saint-Émilion et Pomerol.

La plaine sableuse. Plus bas vers la rivière, les sols deviennent sableux et alluviaux. Vins plus souples, à boire plus tôt, rarement profonds. Très agréables, et la même appellation s’écrit sur l’étiquette.

La roche sous les pieds fixe donc le plafond de qualité. Plateau près du village : potentiellement mondial. Plaine sableuse en bas : vin de tous les jours. Mêmes mots sur la bouteille. Garde ça en tête, c’est exactement pour ça qu’un classement existe.

Merlot et cabernet franc, et pas de blanc

Saint-Émilion, c’est rouge uniquement. Ça surprend. Pas de Saint-Émilion blanc, pas de rosé. Des cépages blancs poussent dans les limites de l’appellation, mais ce vin-là se vend en simple Bordeaux Blanc.

Le rouge est un assemblage, construit très différemment de celui du Médoc. Le merlot domine largement, en général de 60 à 80 pour cent. Il aime ce calcaire frais et cette argile, mûrit tôt, et donne au vin son cœur généreux : prune, cerise noire, tanins ronds et souples. C’est pour ça que Saint-Émilion est souvent le bordeaux le plus abordable et le plus charnu face au cabernet sauvignon strict de la rive gauche.

Le cabernet franc est le partenaire clé, et c’est lui qui apporte l’élan : violette, graphite, framboise, une pointe végétale et savoureuse. Le dialogue entre un merlot charnu et un cabernet franc parfumé, c’est la signature des grands Saint-Émilion. On trouve souvent un peu de cabernet sauvignon, et des traces de malbec et de petit verdot, mais l’âme est dans ce duo.

Au sommet, le vin est riche et rond jeune, tout en fruits noirs et cacao, puis vieillit vers le savoureux : truffe, sous-bois, cuir, fleurs séchées. Moins austère qu’un jeune Médoc et franchement plus séduisant, ce qui explique une bonne part des prix.

Le piège de l’étiquette : Grand Cru n’est pas Grand Cru Classé

C’est la chose la plus utile de ce guide, et presque tout le monde tombe dedans.

Saint-Émilion a un système d’appellation à deux étages. Il y a le simple Saint-Émilion AOC, et il y a le Saint-Émilion Grand Cru AOC, qui sonne prestigieux et l’est à peine plus. Ici, « Grand Cru » n’est pas un classement qualitatif. C’est une appellation aux règles un peu plus strictes : rendement un peu plus bas, élevage un peu plus long, maturité minimale un peu plus élevée. Plus de 200 domaines y ont droit, et une année normale produit plus de Saint-Émilion Grand Cru que de Saint-Émilion tout court. La mention seule ne t’apprend presque rien.

Maintenant le piège. Il existe une chose distincte appelée Saint-Émilion Grand Cru Classé, et ce seul mot, Classé, change tout. Classé veut dire que le domaine figure dans le vrai classement.

Donc : Grand Cru est une appellation large que des centaines de vins portent. Grand Cru Classé est un vrai sommet. Un mot sépare une bouteille à quinze euros d’une bouteille à deux cents, et les cavistes savent parfaitement qu’on confond les deux.

Le classement et ses trois étages

Le vrai classement est l’inverse de celui de 1855 sur un point essentiel. Le classement de 1855 est figé et n’a presque pas bougé en 170 ans. Quand Saint-Émilion crée le sien en 1955, il y inscrit une idée radicale : une révision tous les dix ans environ, avec promotions et rétrogradations. Vivant, compétitif, et comme on va le voir, dangereusement politique.

L’édition 2022, la septième, compte trois étages :

ÉtageCe que ça veut direNombre en 2022
Premier Grand Cru Classé ALe sommet2
Premier Grand Cru Classé BToujours au niveau premier cru12
Grand Cru ClasséLa base classée71

Soit 85 châteaux. Saint-Émilion compte plus de 800 producteurs : le classement en couvre environ un dixième, et seuls deux sont au sommet.

Arriver à ces deux-là, c’est là que l’histoire devient explosive.

2022 : l’année où le sommet est parti

En 2012, quatre domaines occupaient l’étage A, les quatre noms les plus sacrés de l’appellation : Ausone, Cheval Blanc, Angélus et Pavie.

Puis, à l’approche de la révision de 2022, tout se fissure.

En juillet 2021, le lendemain de la clôture des candidatures, Cheval Blanc et Ausone annoncent leur retrait. Leur argument est philosophique et franchement intéressant : les critères se sont éloignés du vin. Le système pesait lourdement sur le marketing, la présence sur les réseaux, la qualité de l’œnotourisme, l’accueil, le site internet. La position de Cheval Blanc revenait à ceci : nous avons passé des siècles sur notre terroir, nous ne serons pas notés sur notre Instagram.

En janvier 2022, un troisième, Angélus, se retire à son tour, avec une complication propre : son copropriétaire avait été rattrapé par une condamnation pour conflit d’intérêts lors du classement précédent, celui de 2012. Le système entier baignait dans les procédures. La Gaffelière, un « B », est partie en juin.

Trois des quatre domaines régnants étaient donc dehors, et seul Pavie restait pour défendre sa couronne. Un classement censé couronner les meilleurs venait d’être abandonné par sa propre royauté.

Quand la liste tombe en septembre 2022, Pavie est rejoint au sommet par un seul promu, et c’est la bonne nouvelle de l’histoire : Château Figeac, jugé injustement oublié pendant des décennies et recalé de peu en 2012. Sa promotion a été saluée partout. Le sommet est passé de quatre domaines à deux.

Voici l’épilogue, et c’est le plus intéressant. Cheval Blanc, Ausone et Angélus ont-ils souffert d’être partis ? Pas une seconde. Les prix ont tenu. Les réputations aussi. Les collectionneurs ont continué de payer. Leurs marques étaient si installées que le classement avait bien plus besoin d’eux que l’inverse.

Reste à Saint-Émilion un paradoxe étrange. Le classement officiel a un trou au sommet là où se tenaient trois de ses plus grands noms, et le marché a discrètement fabriqué son propre classement officieux qui les y remet. Un système conçu pour être l’inverse du classement de 1855, figé et imparfait, a fini sans doute moins fiable que ce qu’il voulait corriger. Vivant et compétitif voulait aussi dire politique et procédurier.

Il y a une blague sèche là-dessus à Bordeaux. Le voisin Pomerol n’a aucun classement, et donc aucun de ces drames. Comme le disait un producteur de Saint-Émilion : on pourrait finir comme Pomerol, où tout le monde sait qui sont les meilleurs et où personne n’a besoin d’un bout de papier.

Les garagistes

Une dernière histoire, parce qu’elle a secoué le monde du vin dans les années 1990.

Au début des années 90, un ancien banquier et disquaire nommé Jean-Luc Thunevin achète un bout de vigne à Saint-Émilion, à peine plus d’un demi-hectare, et sort en 1991 le premier millésime du Château Valandraud. Pas de grand château, pas de nom connu. Il le fait dans ce qui est pratiquement un garage.

Mais il le fait avec une attention obsessionnelle : rendements minuscules, tri fanatique, vendange très mûre, beaucoup de bois neuf. Le résultat est assez concentré pour stupéfier la critique, et Robert Parker le note au niveau ou au-dessus de crus classés bien plus chers. Un vin sans nom, sorti d’un hangar, se met à valoir une fortune.

Les châteaux établis sont horrifiés et inventent le mot garagiste comme une insulte. Il est resté, et c’est devenu un mouvement. Des dizaines de micro-cuvées suivent, prouvant qu’il ne fallait pas des siècles d’histoire mais une bonne parcelle et un travail acharné. La mode retombe au milieu des années 2000, le marché sature, les goûts s’éloignent de ce style très mûr, et Valandraud lui-même grandit et entre au classement en 2012. Mais les garagistes ont changé Bordeaux durablement en montrant que l’ambition sur une petite vigne pouvait battre le prestige hérité.

Les satellites, là où se cache la valeur

Saint-Émilion est devenu cher. Encore raisonnable face aux plus grands noms du Médoc, mais cher.

Juste au nord, de l’autre côté d’un ruisseau appelé la Barbanne, quatre villages ont légalement le droit d’accoler Saint-Émilion à leur nom : Montagne-Saint-Émilion, Lussac-Saint-Émilion, Puisseguin-Saint-Émilion et Saint-Georges-Saint-Émilion. Lors de la mise en place des appellations dans les années 1930, ils ont été détachés en appellations distinctes et plus modestes pour ne pas diluer le nom, tout en gardant le suffixe.

Mêmes assemblages dominés par le merlot. Calcaire et argile comparables, surtout à Montagne, le plus vaste et généralement le meilleur des quatre. Souvent une fraction du prix. À l’aveugle, un bon satellite se distingue difficilement d’un vrai Saint-Émilion, et comme le disent les vignerons là-bas, ça dépend davantage du vigneron que de l’appellation.

Comment acheter un Saint-Émilion

Décode l’étiquette d’abord. Saint-Émilion ou Saint-Émilion Grand Cru tout court, c’est l’appellation large et des centaines de vins : juge au producteur. Les mots qui pèsent sont Grand Cru Classé, avec le Classé, et au-dessus Premier Grand Cru Classé.

Pour les légendes, le duo actuel est Pavie et Figeac, plus les trois partis qui restent au sommet dans tous les esprits, Cheval Blanc, Ausone et Angélus, aux côtés de Canon, Troplong Mondot, Valandraud ou Clos Fourtet. Budget grande occasion.

Pour la valeur, va vers les satellites, Montagne d’abord, ou cherche un bon domaine non classé sur les côtes calcaires. Même style, prix bien plus doux.

Et la version honnête, la même que dans tous nos guides : l’étiquette et le classement sont un point de départ, pas un verdict. Saint-Émilion le démontre mieux que partout ailleurs, puisque c’est une région dont les meilleurs domaines ont rejeté le propre classement. Fais confiance au producteur, au terroir, et à ton palais plutôt qu’à un bout de papier.

Une grotte d’ermite, une colline calcaire, deux mille ans de vigne, et un classement assez spectaculaire pour faire la une. Saint-Émilion a vraiment tout.

Pour aller plus loin

On est allés plusieurs fois à Saint-Émilion. Le Couvent des Jacobins est ce domaine qui a son propre cloître en plein village, Jean-Antoine Nony du Château Grand Mayne raconte ce qu’est diriger une propriété familiale classée, et Pauline Bich et Philippe Chandon-Moët du Château de Ferrand sont venus expliquer ce que change vraiment une entrée au classement.

Pour l’autre moitié de Bordeaux, lis notre guide des cinq classifications bordelaises. Saint-Émilion se définit contre tout ce qu’il contient.

Questions fréquentes

Quelle différence entre Saint-Émilion Grand Cru et Grand Cru Classé ?

Les deux se ressemblent et n'ont rien à voir. Saint-Émilion Grand Cru est une appellation, ouverte à tout domaine qui respecte des règles un peu plus strictes sur les rendements et l'élevage, et plus de 200 propriétés l'utilisent. Saint-Émilion Grand Cru Classé veut dire que le domaine figure dans le vrai classement, soit 85 châteaux sur plus de 800 producteurs. Ce seul mot, Classé, sépare une bouteille à quinze euros d'une bouteille à deux cents.

Pourquoi Cheval Blanc et Ausone ont-ils quitté le classement ?

Les deux se sont retirés en juillet 2021, suivis par Angélus en janvier 2022. Leur reproche était philosophique : les critères s'étaient éloignés du vin pour aller vers le marketing, les réseaux sociaux, le site internet et la qualité de l'accueil œnotouristique. La position de Cheval Blanc revenait à dire qu'un domaine bâti sur des siècles de terroir ne se juge pas sur son Instagram. Ni les prix ni la réputation n'en ont souffert.

Existe-t-il un Saint-Émilion blanc ?

Non. Saint-Émilion ne produit que du rouge, et les quatre satellites non plus. Des cépages blancs poussent bien à l'intérieur des limites de l'appellation, mais le vin qui en sort doit être vendu en simple Bordeaux Blanc. Si l'étiquette dit Saint-Émilion, le vin est rouge.

Quels cépages compose un Saint-Émilion ?

Le merlot domine, en général entre 60 et 80 pour cent de l'assemblage à l'échelle de la région, avec le cabernet franc comme partenaire principal et des touches de cabernet sauvignon, de malbec et de petit verdot. Les domaines varient beaucoup : Cheval Blanc est célèbre pour sa proportion inhabituelle de cabernet franc, plantée sur une poche de graves près de la limite avec Pomerol.

Quel Saint-Émilion offre le meilleur rapport qualité-prix ?

Regarde au nord, de l'autre côté d'un ruisseau appelé la Barbanne, vers les quatre satellites : Montagne, Lussac, Puisseguin et Saint-Georges, qui accolent chacun Saint-Émilion à leur nom de village. Mêmes assemblages dominés par le merlot, calcaire et argile comparables, souvent une fraction du prix. Montagne est le plus grand et généralement le plus solide. Un bon domaine non classé sur les côtes calcaires est l'autre bon réflexe.

À quelle fréquence le classement de Saint-Émilion est-il révisé ?

Tous les dix ans environ, soit l'inverse du classement de 1855 sur la rive gauche, qui n'a presque pas bougé en 170 ans. Celui de Saint-Émilion date de 1955 et l'édition 2022 était la septième. Les domaines peuvent monter et descendre, ce qui devait le garder honnête. Cela l'a aussi rendu assez politique pour finir devant les tribunaux.