Je n’avais pas prévu de courir un marathon cette année.
Et puis Tour des Termes, le club d’athlétisme rattaché à la propriété du même nom à Saint-Estèphe, m’a proposé de venir courir le Marathon du Médoc avec eux. Il n’existe qu’une seule réponse honnête à cette question.
Ça faisait des années qu’on m’en parlait, toujours avec le même regard un peu flottant au moment de le raconter. Cette course a une réputation de folie totale. Je voulais voir ça de mes yeux. J’y suis allé quand même, et c’était encore plus fou que ce qu’on m’avait vendu.
C’est probablement le meilleur marathon de ma vie. C’est très clairement le plus long.

Le décor
Officiellement, c’est le Marathon des Châteaux du Médoc. L’édition 2026 était la quarantième, le samedi 5 septembre, et le thème était « années 80 » : disco, fluo, et à peu près une décennie de culture pop compressée sur une route au milieu des vignes. Chaque édition a son thème, et le peloton prend le thème très au sérieux, on y revient.
Julien et le club m’ont logé à la propriété, à dix minutes du départ comme de l’arrivée. Si un jour on te propose cette course avec un club qui a une maison à côté, dis oui rien que pour ce détail. Ne pas faire la queue pour une navette à sept heures du matin, ça vaut bien un quart d’heure de chrono en moral pur.
Les dossards se retirent la veille, dans une salle de sport, à des tables classées par numéro. Le mien était le 7416, ce qui te donne déjà une bonne idée de la taille du truc.


Ensuite tu dors mal, tu te lèves, tu enfiles un déguisement, et tu marches jusqu’au départ.

Tout le monde est déguisé, et ça change tout
Le déguisement, ce n’est pas une petite minorité qui joue le jeu pour les photos. C’est tout le monde. Huit mille personnes en bandeaux fluo, survêtements, perruques et lunettes, tassées dans une rue sous un nuage de fumée rose, avec un groupe de musique et des acrobates suspendus à une grue au-dessus de l’arche de départ.


Forcément, certains en font beaucoup plus que les autres. Et courent plus vite que moi, ce que j’ai eu sincèrement du mal à digérer. Se faire doubler par Jean-Claude Dusse en tenue de ski intégrale, chaussures comprises, ça fait quelque chose. Se faire doubler juste après par Indiana Jones, ça n’aide pas.

Mes préférés : trois gars déguisés en TGV, une rame chacun, sur la tête. Jean-Claude Dusse en tenue de ski. Et les boules à facettes, il y en avait partout.
Mais voilà ce qui m’a le plus surpris. Comme tout le monde est déguisé, plus personne n’est déguisé. Il n’y a aucune gêne nulle part sur le parcours, aucune frontière entre les coureurs sérieux et ceux qui sont là pour s’amuser, parce qu’on ne peut plus les distinguer. Tu es dans le même groupe ridicule que tout le monde, avec le même esprit, et ça rend la discussion avec des inconnus complètement naturelle pendant cinq heures. Je n’avais jamais autant parlé pendant une course.
Une dégustation tous les deux kilomètres, et c’est un piège
Je suis resté raisonnable sur le nombre de verres. J’ai quand même beaucoup goûté.
Il faut une vraie force de caractère pour ne pas céder à chaque table, parce que les gens derrière ne font pas du marketing. Ils sont contents. Ils ont ouvert leurs bouteilles, ils sont debout dans leur propre cour un samedi, et ils veulent que tu goûtes. Dire non à ça, encore et encore, pendant des heures, c’est plus dur que les côtes.
À partir du huitième kilomètre et jusqu’à l’arrivée, il y a un ravitaillement environ tous les deux kilomètres. Ce chiffre compte beaucoup plus qu’il n’en a l’air. Sur la plupart des marathons, les ravitaillements sont espacés de cinq à sept kilomètres, donc quand tu exploses au trentième tu peux courir cinq bornes seul dans ta tête, sans croiser personne, persuadé que tu n’y arriveras jamais. Ici ce trou n’existe pas. Tous les deux kilomètres il se passe quelque chose : de la musique, une cour, une table, une haie de gens qui encouragent. C’est une course psychologiquement totalement différente. Parfois dangereuse, aussi, parce que la tentation est de rester.

Et puis les cinq derniers kilomètres, qui sont les cinq meilleurs kilomètres de la course à pied sur route, et de loin. Huîtres. Entrecôte. Fromage. Glace. Ligne d’arrivée. Dans cet ordre.
L’occasion d’entrer dans des châteaux qu’on n’a jamais vus
J’ai enregistré plus de 120 épisodes de podcast à ce stade, je suis allé plusieurs fois dans les régions viticoles, et Bordeaux garde une place à part pour moi. Malgré ça, il restait des propriétés du Médoc où je n’avais jamais mis les pieds.
Cette course m’en a fait traverser plusieurs en une matinée. Beychevelle. Ducru-Beaucaillou. Lafon-Rochet. Pontet-Canet, absolument magnifique, probablement mon arrêt préféré de la journée. Lafite, un autre très beau moment, juste avant de monter sur Cos.
Même Phélan Ségur, où j’avais interviewé Véronique Dausse sans jamais avoir visité. L’ambiance y était l’une des plus chaleureuses du parcours, et l’endroit est superbe.

Quand tu aimes le vin, c’est le paradis, et pour une raison précise : la porte est ouverte et personne ne vend rien. Tu ne réserves pas un créneau de dégustation, on ne te déroule pas un argumentaire, tu entres en trottinant dans la cour d’un grand cru classé en costume de disco et quelqu’un te tend un verre. Si tu veux savoir ce que veut vraiment dire le classement inscrit sur ces grilles, on a un guide complet des classifications de Bordeaux, mais ce jour-là ça ne veut plus dire grand-chose. Tout le monde sert.
C’est plus dur que ça en a l’air
Maintenant la partie honnête, parce que les photos donnent l’impression d’une fête de village avec 42 kilomètres greffés dessus par accident.
Le parcours est vraiment beau et vraiment difficile. Il y a des portions vallonnées et raides qu’on ne voit pas venir sur le profil, et il y a des passages sur des chemins de terre plutôt que sur route, qui cassent les jambes d’une manière que le bitume ne fait pas. La météo a été clémente jusqu’à midi, et ensuite le soleil est sorti pour de bon et n’est plus reparti.
Les cinq derniers kilomètres sont sur une très longue ligne droite. Tu vois où tu vas très longtemps avant d’y arriver, ce qui est exactement ce qu’il ne faut pas voir à cinq kilomètres de la fin.
J’ai pris ce marathon un peu à la légère. Je suis en bonne condition physique, il y a du vin tous les deux kilomètres, ça ne peut pas être si terrible. J’écris ces lignes quelques jours plus tard et je récupère encore.
Cinq heures, 981e, et aucun regret
J’avais couru deux marathons avant celui-là. Le plaisir que j’ai pris sur celui-ci n’est pas dans la même catégorie.
Quand tu cours un marathon normal, tu es verrouillé sur ton allure, tes temps de passage, ton objectif. Tu es sérieux. Tu veux battre un chrono, ou un copain, ou les deux. C’est une bonne sensation, mais ce n’est pas celle-là. Si le Marathon du Médoc est ton premier marathon, il place la barre du plaisir à un niveau que le reste du sport aura du mal à égaler.
Là, je voulais simplement profiter de la journée au maximum. J’ai fini en cinq heures, 981e sur environ 8 000, donc côté sportif la journée n’est pas non plus complètement perdue.

Un dernier détail qui vaut le coup d’être connu. Si tu gagnes cette course, tu reçois ton propre poids en vins du Médoc. Ce qui fait du Marathon du Médoc, à ma connaissance, le seul sport au monde où se remettre en forme et se constituer une cave à vin sont exactement le même projet.
Un objectif pour l’année prochaine, peut-être.
Merci

À Julien et à Tour des Termes, pour l’invitation et pour m’avoir logé à la propriété, à dix minutes du départ et de l’arrivée.
À Grégoire, pour l’allure et pour la compagnie.
À toute l’équipe du Tour des Termes, pour l’état d’esprit du premier au dernier kilomètre.
À tout le staff du Marathon du Médoc et à tous les châteaux participants, pour l’organisation, les sourires, l’aide et les verres.
Et à vous huit mille, pour avoir été drôles et gentils pendant cinq heures d’affilée.
À l’année prochaine. Sûrement avec un pire déguisement.