Chaque semaine on ouvre une bouteille le dimanche et on note ce qu’elle a fait. On appelle ça Sunday’s Delight, et voici la deuxième.

Celle-là attendait son tour depuis septembre. J’ai couru le Marathon du Médoc avec le club de course de Tour des Termes, et ils m’ont logé à la propriété, à dix minutes du départ. Pour que les choses soient claires : c’est une raison d’ouvrir cette bouteille, pas une raison d’être gentil avec elle.

Tour des Termes 2023 est le grand vin du Château Tour des Termes, un Cru Bourgeois Supérieur de Saint-Estèphe installé au hameau de Saint-Corbian, à un kilomètre environ de Calon-Ségur. C’est un rouge jeune et sombre, sur le cassis, la cerise noire et la violette, avec un boisé encore bien visible et des tanins serrés. Il lui faut une heure de carafe pour se détendre, et là il devient juteux et précis, avec une finale de réglisse et de cèdre.

Ce qu’il y a dans le verre

La robe est pourpre, presque noire au centre, avec un bord violacé : la couleur d’un vin qui a trois ans à peine.

Au premier verre, servi directement de la bouteille, c’est le bois qui parle d’abord. Pain grillé, une pointe de vanille, puis le cassis et la griotte, un peu en retrait derrière. En bouche, l’attaque est fraîche, le milieu a de la matière, et les tanins arrivent vite et serrent les gencives. Rien de désagréable, mais un vin qui garde les bras croisés.

J’ai versé le reste en carafe. Une heure plus tard, ce n’était plus la même conversation. Le fruit est passé devant : cassis bien mûr, prune, et la violette qui monte du verre quand tu le fais tourner. Le grillé s’est fondu en quelque chose de plus proche du cèdre et de la mine de crayon. Les tanins sont toujours là, c’est un Saint-Estèphe, mais leur grain s’est affiné et ils tiennent le vin au lieu de le bloquer.

Le dernier verre, à table, était le meilleur. De la réglisse, une touche de poivre, et une fraîcheur presque saline en finale qui donne envie de reprendre une gorgée plutôt que de reposer le verre. La longueur est bonne, sans être interminable.

Ce qu’il n’est pas : un Bordeaux évolué, sur le cuir, le sous-bois et la boîte à cigares. Ça viendra, mais dans des années. Ce n’est pas non plus un rouge de soleil, confituré et chaud. Et ce n’est pas un vin d’apéritif : sans assiette en face, les tanins prennent trop de place.

Pourquoi un Saint-Estèphe a ce goût-là

Antoine pointe le nord du Médoc sur une Carte des vins de France encadrée, avec la bouteille de Château Tour des Termes 2023 posée au premier plan

Sur notre carte des vins de France, celle qui est encadrée dans le salon, Saint-Estèphe tient sous un doigt : en haut de la tache bordelaise, sur la rive gauche de l’estuaire de la Gironde, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Bordeaux. C’est la plus septentrionale des grandes appellations communales du Médoc, juste au-dessus de Pauillac, et l’appellation est réservée aux vins rouges.

Ce qui la distingue se passe sous les pieds. Le Médoc est connu pour ses graves, ces cailloux et ces sables qui drainent vite et chauffent au soleil. À Saint-Estèphe, ces graves reposent sur de l’argile, des marnes et du calcaire, avec nettement plus d’argile qu’à Pauillac, Saint-Julien ou Margaux. L’argile garde l’eau et la fraîcheur là où les graves les laissent filer, ce qui protège la vigne en année sèche et convient au merlot. Saint-Estèphe a d’ailleurs la réputation de donner des vins fermes, lents à s’ouvrir, qu’on attribue en général à cette argile plus fraîche. L’estuaire tout proche, lui, adoucit les extrêmes de température.

Le cabernet sauvignon reste majoritaire dans l’appellation, à peu près la moitié du vignoble, mais le merlot y pèse plus lourd qu’à Pauillac. Véronique Dausse, de Phélan Ségur, le résumait dans notre entretien : les graves sont le temple du cabernet, et l’argile stéphanoise appelle le merlot.

Tour des Termes va plus loin, avec un vignoble planté à 60 % de merlot, une majorité que le domaine qualifie lui-même d’atypique ici, plus 30 % de cabernet sauvignon et 5 % chacun de cabernet franc et de petit verdot. Mais l’assemblage du grand vin change chaque année (en 2021, c’était 60 % de cabernet sauvignon), et le domaine n’a rien publié pour le 2023. Un magazine parle de 56 % de merlot, 42 % de cabernet sauvignon et 2 % de petit verdot : une indication, pas une certitude.

Le millésime 2023

2023 a été une année à deux visages à Bordeaux. Le printemps humide a apporté une pression de mildiou que l’Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV) de Bordeaux qualifie d’inédite, avec le merlot en première ligne. Puis, à partir de la mi-août, est arrivée une canicule que l’ISVV dit elle aussi inédite, cette fois parce qu’elle tombait si tard dans la saison. Elle a stoppé la pousse de la vigne, qui a pu se consacrer à mûrir ses raisins.

Le sol a décidé du reste. Sur les sols les plus drainants, certains merlots ont flétri, alors que sur argile et argilo-calcaire ils ont bien mieux résisté, et le cabernet sauvignon a dans l’ensemble peu souffert. Les rouges sont sortis un peu moins alcooleux qu’en 2022, avec une bonne acidité et beaucoup de couleur. L’ISVV décrit les merlots sur argilo-calcaire comme « brillants et salins », et c’est à peu près le mot que j’aurais cherché pour cette finale.

Saint-Estèphe semble s’en être plutôt bien tiré : d’après les négociants qui ont goûté les primeurs, l’été y a été plus sec que dans le reste du Médoc et les averses de fin septembre l’ont épargné, si bien que les vendanges n’ont pas eu à s’interrompre. Pour une propriété qui a les deux tiers de son vignoble sur argilo-calcaire, c’était a priori la bonne case du millésime.

Une tour au bout des terres

La bouteille entière de Château Tour des Termes 2023, capsule violette, tenue à la main dans un salon devant une Carte des vins de France encadrée

L’étiquette montre une tour ronde au milieu des vignes, et c’est cette tour qui donne son nom au château. Elle se dresse sur une parcelle appelée « les Termes », ce qui voudrait dire « la fin des terres », et le domaine raconte que des restes d’amarrages en feraient un ancien phare gallo-romain, signalant un avant-port de Brion, une ville antique à quelques kilomètres. Brion existe bien, les vestiges de son théâtre du Ier siècle à Saint-Germain-d’Esteuil sont inscrits aux monuments historiques, mais on n’a trouvé aucune source indépendante pour le port, et une ancienne fiche du domaine parle elle-même d’une tour « de type féodal ». Légende de propriété, donc. Elle se raconte très bien au moment de servir.

L’histoire familiale, telle que la raconte le domaine, remonte à un Anney laboureur à Potensac en 1678, mais le château y entre en 1938, quand Pierre Anney achète la propriété avec sa vieille tour et une métairie à Saint-Corbian. Son fils Jean et son petit-fils Christophe agrandissent le vignoble à partir de 1979. En 2023, la propriété est rachetée par la famille O’Connor, des Irlandais venus des énergies renouvelables, et, logiquement, les nouveaux chais lancés en 2025 sont conçus pour tourner à l’énergie verte. Le directeur général est Julien Brustis, passé notamment par Dauzac, Latour-Martillac et Angélus. D’après Paris Gourmand, 2023 est son premier millésime ici.

Les 35 hectares forment trois îlots, un sur des graves profondes et deux sur argile et calcaire, avec des vignes de 40 ans en moyenne. Le domaine est certifié HVE niveau 3 et Terra Vitis : enherbement, aucun désherbant chimique, beaucoup de travail à la main. Sa fiche donne au grand vin 15 mois en barriques, dont la moitié neuves, ce qui colle avec le boisé du premier verre.

Reste le titre que l’étiquette de devant ne mentionne pas. Tour des Termes a gardé son rang de Cru Bourgeois Supérieur dans la classification de 2025, plus sélective, passée de 249 à 170 propriétés. Elle s’applique aux millésimes 2023 à 2027, donc le 2023 est le premier millésime concerné, et Château de Côme est le seul autre Supérieur de Saint-Estèphe. Notre guide des classifications de Bordeaux explique où se situent les Crus Bourgeois par rapport aux crus classés de 1855.

Quoi manger avec

Le domaine conseille les viandes rouges et blanches, le gibier, le brie et le camembert. On suit pour la viande rouge. Pour les viandes blanches et le gibier, c’est une autre histoire avec un vin aussi jeune : notre guide quel vin avec du poulet prévient qu’un Bordeaux de trois ans durcit la sauce et assèche une chair maigre, et le gibier réclame un Bordeaux d’une dizaine d’années.

Ce vin a du fruit noir, un bois encore jeune et des tanins qui cherchent de quoi s’accrocher, donc il veut des protéines, du gras et du sel :

PlatPourquoi ça marche
Entrecôte saignante, échalotes et fleur de selLes protéines et le gras de la viande assouplissent les tanins, et le sel arrondit le vin
Gigot d’agneau rôti, ail et romarinLa viande rosée et le gras fondu répondent au cassis, le romarin au côté cèdre
Magret de canard rosé, peau croustillanteLes tanins coupent le gras sous la peau, et le fruit noir répond au jus
Pigeonneau rôti roséUne chair sombre et riche, qui encaisse les tanins comme le magret, et un jus qui répond au fruit noir
Saucisses grillées et lentillesPas besoin d’une côte de bœuf : du gras, du sel et des protéines font le même travail pour bien moins cher

Pour le fromage, on n’est pas d’accord : un rouge jeune et tannique est l’une des pires bouteilles à poser sur un plateau, et notre guide du plateau de fromages explique pourquoi.

Une règle à garder en tête : le sucré et l’umami dans l’assiette rendent un vin plus sec, plus amer et plus astringent qu’il ne l’est. Donc pas de sauce barbecue sucrée, et pas de canard confit, dont l’umami durcit les tanins d’un vin aussi jeune.

Comment le servir

Le domaine conseille 16-17°C, et notre guide des températures de service du vin rouge place les rouges tanniques entre 16 et 18°C. Plus frais, les tanins se raffermissent et le vin paraît dur. À 22°C dans un salon chauffé, l’alcool et le bois passent devant. Si ta bouteille est à température ambiante, vingt à trente minutes au frigo suffisent.

Ensuite, l’air. Notre article sur le carafage conseille en général environ deux heures, et cite justement les Bordeaux jeunes parmi les vins qui en profitent. C’est ce que j’ai vu : il s’ouvrait au bout d’une heure, il était vraiment là au bout de deux. Pas de carafe ? Ouvre la bouteille deux heures avant et sers-toi un premier verre pour laisser entrer l’air.

Le domaine annonce quinze à vingt ans de garde sur une page, jusqu’à trente sur sa fiche technique. Notre avis : ouvre-le maintenant avec une carafe, ou attends quatre ou cinq ans que les tanins se posent d’eux-mêmes.

Est-ce qu’on en rachèterait

Oui, et plutôt par six. Le seul reproche tient au premier verre : sans air, il est austère et le bois prend trop de place. Si tu cherches un rouge à ouvrir et boire tout de suite sans y penser, ce n’est pas celui-là.

Mais à environ 34 € en France, c’est un vrai Saint-Estèphe de propriété, voisin de Calon-Ségur, issu d’un millésime qui a souri à l’argile, et né l’année où la propriété a changé de mains. Ça tombe bien, la boutique du domaine vend par six bouteilles minimum : une pour un dimanche d’octobre avec une carafe et une pièce de bœuf, cinq à oublier jusqu’à ce que les tanins aient fait la paix.

Tu trouveras le vin, et les visites de la propriété, sur chateautourdestermes.com.

Un marathon pour rencontrer la propriété. Une heure de carafe pour rencontrer le vin.

Questions fréquentes

Où se trouve le Château Tour des Termes ?

À Saint-Estèphe, la plus septentrionale des grandes appellations communales du Médoc, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Bordeaux. Les chais sont au hameau de Saint-Corbian, à environ un kilomètre à l'ouest de Calon-Ségur, et les 35 hectares se partagent entre graves et argilo-calcaires.

Tour des Termes est-il un Cru Bourgeois ?

Oui, Cru Bourgeois Supérieur, le niveau intermédiaire des trois. Il l'était déjà en 2020 et l'est resté dans la classification de 2025, qui compte 170 propriétés et s'applique aux millésimes 2023 à 2027. Le 2023 est donc le premier millésime couvert par ce nouveau classement.

Quand boire Tour des Termes 2023, et faut-il le carafer ?

Tu peux l'ouvrir dès maintenant, à condition de le carafer une à deux heures : jeune, ses tanins sont serrés et le bois passe devant. Le domaine annonce quinze à vingt ans de garde, jusqu'à trente sur sa fiche technique, et à notre avis il sera plus détendu d'ici quatre ou cinq ans. Sers-le à 16-17°C.

Quels plats avec Tour des Termes 2023 ?

Des viandes rouges avec du gras et du sel : entrecôte saignante, gigot d'agneau, magret ou pigeonneau rosés. Les protéines et le gras assouplissent les tanins, et le sel arrondit le vin. Évite les sauces sucrées, le canard confit et les viandes blanches maigres, et garde la bouteille pour le plat plutôt que pour le fromage.

Où acheter Tour des Termes 2023, et à quel prix ?

Compte autour de 34 à 35 € en France. La boutique en ligne du domaine le vend 34 €, par six bouteilles minimum, avec 29 € de port en dessous de 300 € et une livraison en France métropolitaine uniquement. Le château a aussi été distribué chez Nicolas (on y a trouvé le 2021) et se trouve chez des cavistes ; à l'export, il passe par des distributeurs.