Cette semaine, pour la première fois, Paris accueille une Champagne Week. Du 19 au 25 octobre, restaurants, bars, brasseries, cavistes et hôtels de la capitale servent du champagne en dégustation, en accord mets-champagne, au brunch et même à l’heure du thé. Le Comité Champagne, qui réunit vignerons et maisons, explique vouloir faire redécouvrir le champagne « au-delà des grandes occasions » auxquelles on le réserve d’habitude.
Relisez cette phrase, parce qu’elle contient discrètement un gros aveu. Ceux qui vendent le champagne demandent aux Français d’arrêter de le garder pour les mariages. Les derniers chiffres d’expéditions expliquent pourquoi.
Le chiffre global cache deux histoires opposées
De janvier à septembre 2026, la Champagne a expédié 174,2 millions de bouteilles, soit 3,2 % de plus que sur la même période l’an dernier. Ça ressemble à une reprise, et à l’étranger, c’en est une :
- Export : 109,8 millions de bouteilles, en hausse de 6,8 %. L’Union européenne progresse de 8 % à 32,1 millions, les pays tiers de 6,3 % à 77,7 millions.
- France : 64,4 millions de bouteilles, en baisse de 2,5 %.
Ce n’est pas un accident de parcours. Les chiffres annuels du Comité pour 2025 montraient déjà 266 millions de bouteilles expédiées, en léger retrait sur 2024, dont environ 114 millions en France et environ 152 millions à l’export. La France reste le premier marché du champagne, et le Comité en fait une « priorité absolue ». C’est aussi celui qui continue de reculer.
Sur les douze mois à fin septembre, les expéditions atteignent 271,4 millions de bouteilles, en hausse de seulement 0,8 %. La région ne s’envole donc pas. Elle garde la tête hors de l’eau, portée par l’export.
Ceux qui perdent le plus, ce sont les vignerons
C’est la partie qui nous tient le plus à cœur. Le champagne est expédié par trois familles de producteurs, et elles ne vivent pas la même année :
- Les maisons (le négoce, dont toutes les grandes marques) : 133 millions de bouteilles, en hausse de 5,1 %.
- Les coopératives : 13,8 millions, quasiment stables.
- Les vignerons qui élaborent et vendent leur propre champagne : 27,4 millions, en baisse de 4 %, et de 7 % en France.
Les vignerons ont toujours vendu une grande partie de leur vin à des clients français, souvent en direct à la propriété ou chez les cavistes du coin. Quand le marché français ralentit, ils sont les premiers touchés, tandis que les maisons s’appuient sur leurs réseaux à l’export. Alors quand vous entendez « le champagne repart », posez la question : quel champagne ? Les petits domaines familiaux, ceux qui rendent la Champagne passionnante, traversent l’année la plus difficile.
Pendant ce temps, dans les vignes
L’offre est volontairement resserrée. En juillet, le Comité a fixé le rendement commercialisable de l’année à 8 800 kg de raisin par hectare, pour continuer de réduire les stocks accumulés pendant le ralentissement des ventes. Puis sont arrivées les vendanges dont nous parlions dès juillet : les plus précoces jamais observées en Champagne. Les premiers raisins ont été cueillis le 6 août, après un gel de printemps et cinq épisodes de canicule. La récolte s’est généralisée à partir du 17 août, avec près de quatorze jours d’avance sur 2025.
Le bilan de vendange du Comité indique que les moûts rappellent, par certains de leurs équilibres, de grands millésimes du XXe siècle comme 1921, 1947 et 1959. C’est exactement le genre de phrase qui devient « 2026, le nouveau 1959 » le temps d’arriver chez le caviste.
Petite vérification des chiffres : la comparaison porte sur l’équilibre du jus fraîchement pressé, pas sur un vin fini. Le Comité lui-même précise qu’il est trop tôt pour juger les vins. Le vin ne peut pas être mis en bouteille pour sa prise de mousse avant janvier 2027, et un champagne millésimé doit ensuite vieillir au moins trois ans avant d’être commercialisé (les meilleurs bien plus longtemps). Personne n’achètera donc un champagne millésimé 2026 avant 2030. Prenez « le nouveau 1959 » comme un bulletin météo prometteur, pas comme une note de dégustation. Les chiffres de cette région ont déjà été tordus, comme avec l’histoire du champagne à 15 degrés.
Ce que la Champagne Week a bien compris
L’idée nous plaît, et pas seulement parce que nous aimons le champagne. L’image du vin « réservé aux grandes occasions » est exactement le genre de snobisme qui intimide les gens. Le champagne est un formidable vin de table. Son acidité et ses bulles sont faites pour le salé, le croustillant, le frit : chips, tempura, poulet frit, beignets. Pas besoin d’une raison pour l’ouvrir, à part qu’on est mardi et que le dîner est prêt.
Et si vous voulez soutenir la partie de la Champagne qui souffre, achetez du champagne de vigneron. Cherchez la mention « RM » (récoltant-manipulant) en petits caractères sur l’étiquette : elle signifie que celui qui a cultivé le raisin a aussi fait le vin. Chez un caviste, de bons champagnes de vignerons commencent régulièrement autour de 25 à 35 euros, souvent moins cher qu’une grande marque, et ils ont le goût d’un lieu plutôt que d’un style maison. Notre guide du pétillant naturel est une bonne suite si vous voulez sortir encore plus des sentiers battus.
Le reste du monde a redécouvert le champagne cette année. Ce serait dommage que les Français soient les derniers à se souvenir que c’est simplement du vin.
Sources : La Champagne de Sophie Claeys sur les expéditions à fin septembre, d’après le Comité Champagne, Comité Champagne sur la Champagne Week, Comité Champagne sur les expéditions 2025, Comité Champagne sur le rendement 2026, Comité Champagne sur la vendange 2026
Tableau d’en-tête : « Fraises et champagne » (Aardbeien en champagne), Henri de Braekeleer, 1883, Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, domaine public, via Wikimedia Commons.