Il y a cinq semaines, nous écrivions que la France venait de signer sa plus petite vendange depuis 1957, en précisant que la première estimation datait du 1er septembre, avant que bien des régions aient fini de vendanger. Nous disions qu’elle allait sans doute bouger.
Elle a bougé. Agreste, le service statistique du ministère de l’Agriculture, a publié sa deuxième estimation le 7 octobre, sur la base de l’état du vignoble au 1er octobre. La France produirait désormais 34,9 millions d’hectolitres, contre environ 33,8 millions en septembre. C’est 2 % de moins qu’en 2025 et 14 % de moins que la moyenne 2021-2025.
Un million d’hectolitres de plus, après un été pareil, ça ressemble à une bonne nouvelle. Quand on regarde d’où ils viennent, c’est plus compliqué.
Une seule région a presque tout fait
En septembre, Agreste plaçait le Languedoc-Roussillon à 9,58 millions d’hectolitres, en hausse de 5 % sur 2025. En octobre, il le place à 10,59 millions, soit +20 %.
C’est une révision d’environ 1 million d’hectolitres pour une seule région. Le chiffre national, lui, a gagné à peu près 1,1 million. Autrement dit, la quasi-totalité de la révision vient du Languedoc, et le reste de la France n’a presque pas bougé.
Quelques éléments l’expliquent :
- Les pluies de fin d’été. Elles sont arrivées à temps pour faire grossir des raisins du Sud qui semblaient bloqués en août.
- Un autre travail de la vigne. Jérôme Despey, vigneron dans l’Hérault et président du conseil spécialisé vin de FranceAgriMer, explique qu’on a moins effeuillé et moins rogné, pour que le feuillage protège les grappes pendant les chaleurs.
- Des rendements, pas des hectares. La région compte même un peu plus de 5 000 hectares en production de moins que l’an dernier, soit -3 %. Tout le gain se fait au pied.
Le résultat est déséquilibré. Le Languedoc-Roussillon a produit environ 30 % de tout le vin français cette année, contre un quart environ en 2025. Sans lui, le reste de la France recule d’environ 9 % sur un an.
Jérôme Despey résume en disant qu’il n’a jamais connu une telle hétérogénéité entre les régions sur un même millésime. Vu les chiffres, difficile de le contredire.
Pourquoi plus de vin n’est pas une bonne nouvelle là-bas
C’est la partie inconfortable. Le Languedoc n’avait pas besoin de plus de vin en 2026. Il avait besoin d’acheteurs.
Nous écrivions il y a deux semaines que le Roussillon a perdu 47 % de ses ventes et quatre coopératives. La région arrache des vignes depuis plusieurs années, en bonne partie avec de l’argent public, pour résorber un excédent. Une récolte revenue à sa moyenne quinquennale, sur un marché qui continue de se contracter, la ramène exactement là d’où elle essayait de sortir.
Le détail compte. Les vins AOP de la région progressent de 18 %, à 1,93 million d’hectolitres, mais ce n’est qu’une petite part des 10,59 millions. L’essentiel de la hausse vient des IGP et des vins sans indication géographique, les catégories du quotidien, là où les prix sont le plus sous pression. Au niveau national, Agreste voit les IGP en hausse de 11 %, surtout grâce à cette région.
Donc quand vous lisez « la vendange française revue à la hausse », comprenez plutôt « le Sud a davantage du vin le moins cher, au moment où il est le plus difficile à vendre ». Ce n’est pas une reprise. C’est le même problème avec un total plus flatteur.
Le reste de la carte a peu bougé
Les autres régions que nous suivons restent à peu près là où septembre les avait laissées :
- La Champagne ne change pas, à 1,34 million d’hectolitres, en baisse de 48 % sur 2025. Son système de réserve fait que vous ne le verrez pas en rayon, comme nous l’expliquions en septembre.
- Bordeaux recule très légèrement, de 3,52 à 3,50 millions d’hectolitres, toujours environ 10 % au-dessus d’un 2025 catastrophique et toujours sous sa moyenne.
- La Bourgogne et le Beaujolais passent de 1,43 à 1,48 million d’hectolitres.
Un mot sur ce chiffre bourguignon, y compris le nôtre
Le chiffre de la Bourgogne mérite un avertissement, parce que le pourcentage a bien plus bougé que le vin.
En septembre, la région était annoncée en baisse de 33 % sur 2025. En octobre, c’est -22 %. Mais le volume n’a augmenté que d’environ 50 000 hectolitres, soit à peu près 3,5 %. Impossible de passer de -33 % à -22 % avec 3,5 % de volume en plus. Soit le chiffre 2025 servant de comparaison a changé entre les deux tableaux, soit les deux pourcentages ne sont pas mesurés par rapport à la même année.
Nous avions repris les -33 % dans notre article sur la Bourgogne qui demande à ses vignerons de tenir les prix. Le volume derrière n’a pas vraiment changé, et l’histoire non plus : la Bourgogne manque de vin, par rapport à une moyenne quinquennale qu’elle peinait déjà à atteindre. Agreste chiffre désormais cet écart à environ 30 %. Quand les pourcentages font du yoyo, fiez-vous aux hectolitres.
Ce que ça change pour ce que vous payez
Pas grand-chose depuis septembre, et c’est bien le sujet.
- Le Languedoc et le Pays d’Oc du quotidien ne vont pas augmenter à cause d’une « petite vendange française ». Sur ce segment, il y a plus de vin, pas moins.
- La Bourgogne reste l’endroit où une petite récolte rencontre une demande qui n’a pas disparu, d’où l’appel à la modération de l’interprofession.
- La Champagne et Bordeaux sont amortis, par les réserves pour l’une et par un excédent installé pour l’autre.
Le titre national, plus petite récolte depuis des décennies puis revue à la hausse, continuera d’être cité comme s’il décrivait un seul pays. Il en décrit au moins deux : un Nord qui a perdu beaucoup de vin, et un Sud qui a fait une récolte normale et n’arrive pas à la vendre.
Ce que nous surveillons
Les déclarations de récolte définitives en novembre et décembre, qui remplaceront ces estimations par ce que les vignerons ont réellement déclaré. Et dans le Languedoc, un éventuel retour des demandes de distillation de crise, qui en dirait plus sur le marché que n’importe quel chiffre de vendange.
Sources : Vitisphere sur la révision des prévisions, Vinabox sur le tableau Agreste au 1er octobre, Agri Mutuel sur les contrastes régionaux, Réussir Vigne sur l’estimation de septembre
Photo d’en-tête : Pouzols-Minervois vu depuis le chemin de l’Horte, par Chnarlok, CC0, via Wikimedia Commons.