Que faut-il pour hériter de l’un des noms de vin les plus respectés du Sud-Ouest, et oser malgré tout le transformer ? Nous avons retrouvé Antoine Veiry le dernier après-midi de VINEXPO Hong Kong, les stands déjà démontés tout autour de nous, pour le découvrir.
Antoine dirige le Château Montus et le Château Bouscassé à Madiran, les deux propriétés que sa mère et son beau-père, Alain Brumont, ont bâties depuis une propriété familiale presque anonyme jusqu’à en faire l’un des noms les plus reconnus de la région. Il nous raconte son apprentissage auprès d’Anselme Selosse en Champagne et de Guigal dans le Rhône, le jour où il a décidé de commencer à se comporter comme s’il était déjà aux commandes, et pourquoi il vise aujourd’hui 13,5 % d’alcool plutôt que les 15 % que faisaient ses parents.
Au programme : un cours accéléré sur le tannat, le petit courbu et le manseng; une comparaison rive droite et rive gauche que vous n’aviez jamais entendue appliquée au piémont pyrénéen; une dégustation à l’aveugle du Château Figeac 1985; et un pari patient sur des terres viticoles que personne n’a encore plantées. À vos écouteurs !
Regardez l’interview complète avec Antoine Veiry
Écoutez le podcast avec Antoine Veiry
Un résumé de l’entretien avec Antoine Veiry
Il a grandi dans des vignes que ses parents étaient encore en train de bâtir
Antoine Veiry est arrivé au Château Montus et au Château Bouscassé à l’âge de neuf ans, le seul de ses quatre frères et soeurs à avoir rejoint l’entreprise familiale du vin. Avant qu’Alain Brumont et la mère d’Antoine ne bâtissent le domaine actuel, le Château Bouscassé était une propriété familiale quasiment sans notoriété, dont à peine un dixième de la récolte finissait en bouteille.
Antoine a grandi en travaillant la vigne, la cave et le grand entrepôt de stockage du domaine, pendant chaque été, chaque hiver et chaque vacance scolaire. Il a reçu la même éducation à l’ancienne que ses frères et sœurs, avant de décider à 16 ou 17 ans de faire du vin son métier. Pour un autre regard sur une nouvelle génération qui se demande si elle doit reprendre un domaine familial, notre entretien avec Antonin Pillot à Chassagne-Montrachet pose la même question dans une région très différente.
Cinq régions, cinq styles, une philosophie qui prend forme
Antonie a étudié cinq ans à l’école de vin de Bordeaux, avec chaque année une partie du temps passée en stage : Champagne, Bourgogne, Côte-Rôtie, Roussillon et Bordeaux, puis des expériences plus longues en Australie et en Oregon.
- En Champagne, il a travaillé pour Anselme Selosse, l’un des producteurs les plus singuliers de la région, et en est reparti obsédé par le vieillissement long.
- Dans le Rhône, chez Guigal, il a vu la même patience appliquée à la syrah, trois à cinq ans en fût avant la mise en marché.
- Bordeaux lui a appris à assouplir le tannin sans perdre en structure, à gérer une vigne pour qu’elle ne soit pas en stress permanent. Il y a également découvert comment la Place de Bordeaux vend réellement du vin.
- L’Australie et l’Oregon lui ont montré une viticulture déjà adaptée au stress climatique que l’Europe commençait à peine à affronter.
Tout cela, dit-il, a nourri le style qu’il a fini par construire pour Montus.
« J’ai commencé à me comporter comme si j’étais déjà aux commandes »
Antoine est rentré à 24 ans chez des parents au réflexe très ancienne école : Alain Brumont dit quand quelque chose ne va pas et reste silencieux quand tout va bien. On apprend donc à lire ce silence. Plutôt que d’attendre qu’on lui confie le rôle, Antoine a commencé à modifier de petits détails dans la vigne et la cave, et s’est mis à bâtir sa propre équipe aux côtés des vignerons qui avaient passé trente ans avec ses parents. Il voulait faire évoluer le vin vers quelque chose de plus contemporain, plus frais, plus élégant, plus facile à boire jeune, sans perdre l’identité du tannat ni l’ambition d’un vin construit pour vieillir des décennies, pas le genre qu’on oublie deux ans après l’avoir acheté. Il a aujourd’hui 32 ans, gère 80 à 90 % du domaine, et ses parents lui font chaque année un peu plus confiance.
Deux propriétés, deux sols, un même cépage qui les traverse
Madiran se trouve au pied des Pyrénées, et Antoine remonte toute la géologie de la région à la montagne : l’argile, le calcaire et les galets de l’appellation viennent tous du même soulèvement qui a façonné le Jurançon, le Pays Basque et le Languedoc-Roussillon. Les cépages blancs sont locaux et peu connus hors de la région: petit courbu, petit manseng et gros manseng. Tandis que les rouges reposent sur le tannat, le cabernet franc et le cabernet sauvignon.
Bouscassé repose sur du calcaire et de l’argile, qu’Antoine compare à la rive droite de Saint-Émilion ; Montus repose sur de l’argile et des galets, plus proche de la rive gauche du Médoc.
Ce n’est pas la seule propriété du Sud-Ouest à connaître : un peu plus loin, à Saint-Mont, la coopérative derrière les vignobles de Plaimont raconte une tout autre histoire de la même région, bâtie sur l’échelle plutôt que sur un seul nom de famille.
Pendant l’entretien, Antoine nous a servi La Tyre, une parcelle unique de 2,5 hectares à 260 mètres d’altitude, 100 % tannat, élevée un an en barrique puis deux ans en gros contenant de bois, l’expression la plus pure selon lui de ce que ce terroir peut donner seul.
Dompter le tannat : des mastodontes à 15 % vers une élégance à 13,5 %
Le changement climatique, dit Antoine sans détour, rend chaque année plus facile la récolte d’un raisin pleinement mûr, au point que les vendanges 2026 ont démarré près de trois semaines en avance. Ce qu’il recherche, ce n’est pas la concentration mais l’équilibre : une plantation à haute densité, une gestion attentive des rendements, et une récolte manuelle où chaque grain passe sur une table de tri si exigeante que l’équipe l’appelle caviar.
En cave, il privilégie la macération à froid et l’infusion douce plutôt que le pigeage et le remontage biquotidiens que certains producteurs pratiquent encore, en n’extrayant que ce dont le vin a besoin.
Le résultat se voit dans le verre : là où ses parents faisaient des vins à 15 % sur un millésime comme 2019, Antoine tient la ligne à 13-13,5 %, estimant que c’est la qualité du tannin, pas sa quantité, qui détermine réellement l’aptitude au vieillissement. Notre article sur le terroir explore plus en détail pourquoi un même cépage peut s’exprimer si différemment à quelques kilomètres d’écart.
La table du domaine, et une région pensée pour la gastronomie
Antoine cite Alain Ducasse, pour qui la gastronomie française perdrait 70 % de son identité sans le Sud-Ouest. Et les habitudes du domaine confirment ce diagnostic.
Le Château Montus et le Château Bouscassé accueillent environ 5 000 visiteurs privés par an, près de 20 par jour, et 15 à 20 % du vin du domaine se vend en direct à la propriété.
Un chef formé dans des restaurants deux et trois étoiles cuisine environ 80 % de ce que sert la table à partir de ce que le domaine produit lui-même: légumes, poulets, bovins et ses propres porcs noirs. Une table ouverte chaque jour aux clients privés, distributeurs, importateurs, journalistes et employés. C’est le même réflexe qui anime notre article sur le vin et le foie gras, l’un des accords signature du Sud-Ouest.
Vendre une région méconnue à un monde qui connaissait déjà le vin
Les vins Brumont se sont fait une clientèle en Asie dès les années 1980 et 1990, quand le domaine se présentait comme un vrai challenger des grands crus bordelais. D’anciens millésimes circulent encore à Hong Kong, Taïwan, au Vietnam, au Japon et en Corée, entretenus par les sommeliers qui les avaient découverts à l’époque.
Hong Kong est un marché tout juste relancé, depuis un an à peine, et ce voyage était le premier d’Antoine dans la ville. Les bastions historiques sont ailleurs : le Québec, où Alain Brumont, qui ne parle pas anglais, a bâti un marché en 35 ans simplement en allant là où l’on parlait français, et la Suède.
Le domaine est aujourd’hui présent dans 46 marchés, mais l’ambition d’Antoine va vers moins, pas plus : 15 à 20 marchés, choisis pour les sommeliers et les restaurants qui rendront réellement les clients passionnés par le vin, plutôt que pour le volume en soi.
Et ensuite : de nouvelles terres, plus de blanc, et un pari à quinze ans
Un géologue a récemment orienté Antoine vers des terrains encore non plantés, plus près des Pyrénées, avec la même diversité de sols que Madiran mais sans vigne pour l’instant. Des terres qui pourraient donner d’excellents vins dans quinze ou vingt ans à mesure que le climat continue de se réchauffer. À environ 5 000 euros l’hectare contre un million en Bourgogne, c’est un pari qu’il peut se permettre de faire patiemment.
Plus près de chez lui, il veut continuer à développer la gamme de blancs, une catégorie qu’il pense promise à être découverte par les buveurs asiatiques bien au-delà du chardonnay et du sauvignon blanc.
Antoine cherche également à continuer de bâtir la notoriété et la distribution de Montus et Bouscassé sans jamais relâcher le mandat que lui ont confié ses parents : la qualité d’abord.
Les recommandations d’Antoine Veiry
Un livre : La Gloire de mon père, de Marcel Pagnol
Un vin récent qui l’a marqué : le Château Figeac 1985, dégusté à l’aveugle, l’un des grands noms de Saint-Émilion et, comme le note Antoine, récemment promu de Premier Grand Cru Classé B à A
Le prochain invité : Hugues Laborde, un ami et confrère vigneron de la région