Louis Roederer, la maison de champagne familiale derrière Cristal, s’est offert une entrée en Bourgogne pour la première fois de son histoire. Le 24 juillet, le groupe a confirmé le rachat du Domaine Pierre Damoy, à Gevrey-Chambertin. Roederer fête ses 250 ans cette année, et en deux siècles et demi la maison n’avait jamais possédé une seule rangée de vignes bourguignonnes. Elle possède désormais quelques-unes des meilleures au monde.
C’est une histoire de business plus qu’une note de dégustation, alors traitons-la comme telle. Parce que l’opération est petite en hectares et énorme dans ce qu’elle signifie.
Ce que Roederer a vraiment acheté
Le Domaine Pierre Damoy n’est pas un grand domaine, mais c’est un bijou. L’acquisition apporte à Roederer près de 8 hectares de grand cru, et pas n’importe lesquels. Elle comprend des parcelles en Chambertin et en Chambertin-Clos de Bèze, les deux noms qui trônent au sommet de la Côte de Nuits, ainsi qu’en Chapelle-Chambertin. Elle comprend aussi le Clos Tamisot, un monopole de Gevrey-Chambertin, c’est-à-dire un clos à propriétaire unique, ce qui, dans une Bourgogne morcelée, est déjà une rareté en soi.
Les termes financiers n’ont pas été dévoilés, et ils ne le sont presque jamais. Frédéric Rouzaud, le patron de Roederer, a présenté l’affaire comme une question de transmission plutôt que d’expansion. L’année où la maison fête ses 250 ans, a-t-il dit, devenir “le gardien de l’un de ses grands domaines a une signification particulière”, en ajoutant vouloir prolonger le travail de la famille Damoy “avec humilité et exigence”. C’est le vocabulaire poli d’une transaction très chère.
Pourquoi un si petit rachat est un si grand événement
Pour comprendre le bruit autour de huit hectares, il faut comprendre à quel point des terres pareilles changent rarement de mains. La Bourgogne est le trésor du monde du vin justement parce qu’elle ne se vend presque jamais. Un vigneron y cultive en général quelques rangs dans une mosaïque de parcelles minuscules, transmises et divisées au fil des générations. Un domaine entier avec des grands crus en son cœur arrive sur le marché peut-être une fois dans une carrière.
Cette rareté n’a rien d’un hasard, c’est de l’histoire. Pendant des siècles, les moines de Cîteaux et de Cluny ont cartographié la Bourgogne parcelle par parcelle, apprenant quels rubans de coteau donnaient le plus beau vin et traçant les limites des climats que l’on utilise encore aujourd’hui. Puis la Révolution française a saisi les vignes de l’Église et les a vendues aux enchères, et le Code napoléonien a fait le reste : il imposait de partager les héritages à parts égales entre les enfants. À chaque génération, une parcelle pouvait être redivisée. C’est pourquoi le Clos de Vougeot, un seul clos de 50 hectares, est aujourd’hui cultivé par environ 80 propriétaires différents, chacun avec une poignée de rangs. Le morcellement n’est pas un défaut de la Bourgogne. C’est tout le caractère du lieu, et c’est ce qui rend l’entrée si difficile pour une maison fortunée.
La question que tout le monde se pose désormais
Voici donc la vraie histoire sous le titre. L’argent arrive en Bourgogne, celui des maisons de champagne, des groupes de luxe et des acheteurs étrangers, et le prix de l’hectare de grand cru a atteint des niveaux proches de l’absurde. Roederer n’est ni le premier ni le dernier. Plus tôt cette année, les vignes de Bouchard Père et Fils ont été réorganisées dans un autre remaniement discret sur la Côte, et la tendance est claire.
La question est de savoir si la Bourgogne commence à se concentrer, en tirant ses plus grandes vignes vers quelques mains bien garnies, ou si la vieille tradition tient, celle où la terre continue de se partager entre fils et filles génération après génération. Ce sont deux futurs opposés. L’un est le modèle bordelais des marques et des propriétés. L’autre est la mosaïque de petits vignerons qui a fait la Bourgogne.
Pour être juste avec Roederer, une maison familiale de 250 ans qui se présente en gardienne n’a rien à voir avec un fonds qui revend à la découpe. Les maisons familiales ont tendance à garder, à replanter et à penser en décennies. Mais chaque acquisition au sommet resserre l’offre et relève le plancher des prix, et il n’y a qu’une quantité limitée de grand cru. On ne peut pas en créer, seulement en acheter.
Pour nous autres, l’effet est lent mais réel. Un Chambertin grand cru n’a jamais été une bouteille de semaine, mais quand les meilleures terres se concentrent, la pression descend le long de la pyramide, vers les premiers crus et les villages que les amateurs ordinaires achètent vraiment. Pour comprendre où se situent ces vins et pourquoi les noms comptent, notre guide complet de la Bourgogne parcourt les quatre niveaux, et notre carte des vins de Bourgogne déploie toute la mosaïque en une seule image. Il a rarement été aussi intéressant de la regarder.