On ne publie pas de notes, d’habitude. Tout l’intérêt de cette maison, c’est qu’un chiffre sur cent ne te dit à peu près rien de ton plaisir un mardi soir.
Donc ce qui est intéressant avec le Rare Millésime 2012, ce n’est pas qu’il ait décroché 100 points. C’est que la maison a gardé ce vin un an ou deux de plus parce qu’elle ne le trouvait pas fini.
La nouvelle vient directement de la maison, annoncée à Reims le 1er septembre et reprise depuis. Le rapport de Suckling n’est pas encore public, donc la note de dégustation plus bas est celle que Rare a publiée. C’est la façon habituelle dont une note pareille circule.
Le millésime sorti dans le désordre
Les maisons de champagne sortent leurs millésimes dans l’ordre. Personne n’a écrit cette règle, c’est simplement ce qui se passe : tu fais le 2012, tu le sors, et deux ans plus tard tu sors le 2013.
Rare a fait l’inverse. Le 2013 est sorti en 2023, et le 2012 est arrivé après.
La raison avancée par la maison n’a rien de commercial. Émilien Boutillat a goûté le 2012 et l’a jugé pas prêt. Il a expliqué y avoir retrouvé une parenté avec le 2002, un millésime toujours considéré ici comme l’un des sommets, et estimé qu’un vin qui partait dans cette direction méritait davantage de temps sur lattes, pas moins.
Il y a une autre lecture qui mérite d’être posée : 2012 est largement tenu pour l’un des grands millésimes récents en Champagne, et garder un grand millésime pour le sortir seul, plus vieux et avec une meilleure histoire, c’est aussi une bonne affaire. Les deux peuvent être vrais en même temps, et le sont généralement. Ce qui n’est pas discutable, c’est que le vin a eu ses années supplémentaires, et c’est sur lattes que le champagne achète sa texture.
Ce que « pas prêt » coûte vraiment
Une cuvée de prestige qui dort en cave, c’est de l’argent qui ne bouge pas. C’est du stock déjà payé, dans une catégorie où les allocations se planifient des années à l’avance et où les importateurs d’une douzaine de marchés savent déjà ce qui arrive. Sortir dans le désordre, c’est devoir s’en expliquer auprès de chacun d’eux.
Et Boutillat était nouveau dans ce poste précis. Il était chef de cave de Piper-Heidsieck depuis 2018, mais Rare ne lui a été confié qu’en 2022, quand Régis Camus s’est retiré après 26 ans au service des maisons. Le 2013 est sorti environ un an plus tard. La décision d’inverser l’ordre vient donc de quelqu’un qui avait la garde de cette cuvée depuis à peine un an, après vingt ans façonnés par un autre.
Boutillat a depuis été élu deux fois Sparkling Winemaker of the Year à l’International Wine Challenge, en 2021 et en 2023. Mais retenir un vin reste la décision la moins glorieuse qui soit. Personne n’écrit sur le millésime que tu n’as pas sorti.

Ce qu’on a entendu à Reims
Quand on a enregistré notre épisode avec Maud Rabin, directrice générale de Rare Champagne, dans le salon Marie-Antoinette du siège de la maison, elle a décrit les deux vins côte à côte, et le contraste résume tout l’argument.
Le 2013 était déjà généreux : abricot, ananas cuit, brioche, miel. Le 2012, au même moment, restait tendu et citronné, tout en citron vert et bergamote. L’un était prêt à être servi. L’autre allait manifestement être meilleur plus tard, et n’y était pas encore.
Elle a aussi expliqué ce qui rend la décision envisageable. Rare ne déclare un millésime que si le vin porte la signature de la maison, ce registre tropical, floral et épicé que Camus a passé vingt ans à affiner, et que la maison fait remonter à un assemblage construit en 1785 pour Marie-Antoinette. Certaines années, il n’y a pas de Rare du tout, même si Maud note que les années plus chaudes et plus mûres rendent ces millésimes sautés moins fréquents qu’avant. Dans une maison prête à renoncer à une année entière, en décaler une est un pas plus petit qu’il n’y paraît.

Alors, elle vaut quoi, cette note ?
C’est là que je dois être honnête sur mon propre scepticisme.
Cent points, c’est un critique qui dit qu’un vin était sans défaut le jour où il l’a goûté. C’est un palais, une bouteille, un après-midi. Ce n’est pas une promesse sur la bouteille que tu achètes, qui aura voyagé, et que tu ouvriras dans une autre pièce, à une autre température, avec autre chose dans l’assiette.
La note de Suckling, telle que la maison la cite, s’ouvre sur « l’un des meilleurs 2012 sortis, d’une fraîcheur et d’une transparence remarquables » et se termine sur « haute couture, sophistiqué ». Lis-la de près : c’est une note sur la précision et le poli. Savoir si c’est le poli que tu cherches dans une bouteille est une autre question, et elle t’appartient.
Le communiqué met aussi des chiffres sur le vieillissement, qui est tout l’enjeu ici : au minimum dix ans sur lattes avant dégorgement, puis au moins neuf mois de plus en bouteille, sur un assemblage de 70 % de chardonnay et 30 % de pinot noir. Prix conseillé, 250 dollars.
Ce que la note fait, en revanche, c’est trancher un débat. Quelqu’un a misé sur son palais contre le calendrier et contre la logique commerciale de sa propre entreprise, et le noteur le plus suivi de la catégorie vient de lui donner raison. Le 2012 a aussi décroché un Grand Master aux Champagne Masters plus tôt cette année, donc Suckling n’est pas seul à le placer haut.
Ce qu’il faut en retenir
Toutes les maisons te diront qu’elles ne transigent pas. Très peu peuvent montrer le moment précis où ne pas transiger était gênant.
Je ne pense pas qu’il faille acheter une bouteille parce qu’un critique lui a mis la note maximale. Je trouve le 2012 intéressant parce qu’un chef de cave arrivé depuis à peine un an dans un poste à l’ombre très longue a regardé un vin terminé et a dit pas encore.
Si tu veux toute l’histoire de cette maison, avec sa tiare collée à la main et son mythe fondateur qui passe par Versailles, l’épisode avec Maud Rabin est le bon point de départ. Et pour le cépage derrière l’assemblage, notre guide du chardonnay explique pourquoi c’est lui qui porte tout ici.