Samedi 22 août, des droits de douane de 50% sur le vin, les spiritueux et les bouteilles en verre canadiens sont entrés en vigueur aux États-Unis. Pas 10%. Cinquante. Et notez bien le troisième élément de la liste, parce que c’est discrètement le plus absurde : la taxe frappe le vin, puis frappe la bouteille dans laquelle il se trouve.

Pendant ce temps, quelque part en Ontario, il y a un entrepôt. À l’intérieur dorment environ 79 millions de dollars d’alcool américain qui n’est plus en vente depuis mars 2025. L’Ontario a désormais dépensé près de 8 millions rien que pour l’y garder.

Voilà où ont atterri 18 mois de guerre commerciale sur les alcools. Pas une victoire. Une facture de stockage.

Comment on en arrive à un entrepôt

Retour au 4 mars 2025. En réponse à la première salve de droits de douane américains sur les produits canadiens, l’Ontario a ordonné le retrait de l’alcool américain de plus de 660 magasins de la LCBO. Ce n’était pas un geste symbolique accompagné d’un communiqué. La LCBO est l’un des plus gros acheteurs d’alcool de la planète, et elle vend jusqu’à 965 millions de dollars de produits américains par an, sur environ 3 600 références. D’autres provinces ont suivi. Les rayons de la photo en tête de cet article ont été pris deux jours après l’ordre, et ils ressemblent exactement à ce qu’ils sont.

Puis tout le monde a attendu.

Le stock n’est pas retourné en vente, et il n’a pas disparu non plus. Seize mois plus tard, l’Ontario le détient toujours, paie toujours pour le détenir, et, selon la province, étudie toujours ses options. Environ 97% de cet inventaire bloqué est encore, on ne sait comment, dans sa durée de conservation normale, ce qui témoigne surtout de la quantité de bourbon qu’il contient. Environ 2,6 millions, soit 3,3%, ont périmé. Ce sont des dollars canadiens, et ils sont bien réels.

Le Québec a connu une version plus petite du même problème, avec environ 27 millions en stock et près de 300 000 dollars arrivant à date de péremption. Ce stock-là, c’était surtout le fragile : rosé, vin en cubi, cocktails prêts à boire, quelques bières et liqueurs qui n’ont jamais été conçues pour passer un an et demi dans un entrepôt.

Pendant un temps, le plan était de tout jeter. Puis le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, a dit non : ce sera donné à des fondations caritatives et remis aux écoles d’hôtellerie et de restauration de la province pour la formation. Ce qui est, à notre avis, le meilleur résultat que qui que ce soit ait produit dans toute cette affaire. Quelque part au Québec, une classe de futurs sommeliers apprend son métier sur du vin qui se trouve dans cette pièce uniquement parce que deux gouvernements se sont fâchés.

Le chiffre qui devrait faire peur à la filière

Les exportations de spiritueux américains vers le Canada ont chuté de 70% entre mars et décembre 2025. C’est le chiffre que la filière américaine répète, à juste titre, parce qu’il est brutal.

Mais ce n’est pas celui qui devrait l’inquiéter le plus. Celui-ci vient de la société des alcools du Québec elle-même, dans son rapport annuel 2026 : les amateurs de vins américains se sont tournés vers des équivalents d’autres régions.

Relisez lentement si vous vendez du vin pour vivre.

La taxe est temporaire. Les gouvernements changent, les accords se signent, et les bouteilles finissent par revenir en rayon. L’habitude, elle, n’est pas temporaire. Quand une cliente montréalaise qui achetait du chardonnay californien tous les quinze jours depuis dix ans ne le trouve plus, elle n’arrête pas de boire du blanc. Elle prend de la Loire, du Chili, de la Sicile, ou du Niagara. Et voilà la partie que la filière n’a pas envie d’entendre : très souvent, elle aime ça tout autant.

C’est le vrai coût d’une guerre commerciale sur les alcools, et aucun bilan comptable ne le saisit. On peut annuler une taxe du jour au lendemain. On ne peut pas faire oublier à quelqu’un le producteur qu’il vient de découvrir.

Le repli a d’ailleurs commencé. L’Alberta et la Saskatchewan ont levé leur interdiction assez tôt. Le Québec, le Manitoba, la Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve-et-Labrador ont remis au moins une partie des produits américains. Le Premier ministre Mark Carney a demandé aux premiers ministres provinciaux de réapprovisionner pour de bon. L’Ontario, lui, est toujours assis sur son entrepôt. Et les États-Unis viennent de répondre à tout cela par 50%, donc on repart pour un tour.

Personne n’est le méchant dans cette histoire, et c’est ce qui la rend triste

Soyons justes, parce qu’il serait facile et paresseux de choisir un camp.

Les provinces canadiennes n’ont pas retiré le vin américain parce qu’elles n’aiment pas le vin américain. Elles l’ont fait parce que c’était l’un des rares leviers qu’un gouvernement provincial contrôle vraiment, et parce que les monopoles d’alcool sont publics d’une manière qui en fait un point de pression évident. C’est de la politique cohérente.

La filière américaine, elle, n’a rien demandé. Chris Swonger, du Distilled Spirits Council, passe un an et demi à répéter que ses adhérents sont punis pour une bagarre qu’ils n’ont pas déclenchée, et il a raison. La coalition Toasts Not Tariffs fait le même constat sur les nouveaux 50% : ils ne tomberont pas sur Ottawa, mais sur les bars, restaurants et hôtels américains qui paient désormais moitié plus cher une bouteille de whisky canadien.

Tout le monde se comporte rationnellement, et le résultat collectif, c’est qu’une grande quantité de très bon alcool vieillit dans le noir en Ontario en perdant de la valeur pendant que deux gouvernements se regardent en chiens de faïence.

“Ce qui me reste, c’est qu’aucun vigneron nulle part n’a voté pour ça. Quelqu’un à Kelowna et quelqu’un à Sonoma ont tous les deux passé une année à tailler, vendanger et s’inquiéter du gel, et ensuite une décision à laquelle ni l’un ni l’autre n’a été associé a déterminé si leur vin pouvait être vendu. C’est ça qui me chiffonne.” — Antoine

Pourquoi ça vous concerne même loin du Canada

Parce que vous en payez probablement déjà une version.

Le vin européen subit une taxe américaine de 15% depuis août 2025. Sur une bouteille française ou italienne à 30 dollars, les buveurs américains paient en général 5 à 8 dollars de plus qu’avant, parce que la taxe s’applique en bas d’un système de distribution à trois étages et que chaque étage prend sa marge sur un prix déjà majoré. Ce n’est plus un problème à 15% quand ça arrive en rayon.

Le schéma est toujours le même, quels que soient les pays concernés. Les droits de douane sont annoncés comme une pression sur un gouvernement. Ils sont payés par un importateur, puis un distributeur, puis un restaurant, et enfin par la personne qui a commandé un verre de vin au dîner et a discrètement remarqué qu’il coûte plus cher que l’an dernier.

On a raconté un mécanisme voisin dans notre article sur le boom du vin blanc en Chine et la guerre des prix à Marlborough, et sur le Japon devenu premier marché du vin en Asie. Les mêmes forces, encore et encore.

Quoi faire, concrètement

Rien de spectaculaire. Trois choses, et il se trouve que ce sont de bonnes idées de toute façon.

Achetez plus près quand le calcul n’a plus de sens. Si une bouteille a traversé un océan et un mur douanier pour arriver jusqu’à vous, vous payez le voyage et la politique en plus du vin. Les Canadiens qui redécouvrent le Niagara et l’Okanagan en ce moment ne se rabattent pas sur du moins bien. Certains de ces vins sont excellents et ont toujours été sous-estimés chez eux, ce qui est le sort habituel d’un vignoble qui vit à côté d’un vignoble célèbre.

Traitez un trou dans le rayon comme une invitation. C’est le vrai bon côté. La substitution forcée est la façon dont la plupart des gens découvrent quoi que ce soit. Si votre cabernet de Napa habituel a disparu, c’est la semaine où vous découvrez ce que fait un cabernet chilien de Maipo, ou un argentin, ou un bordeaux d’une appellation satellite peu à la mode à moitié prix de son voisin célèbre.

Ne confondez pas hausse de prix et hausse de qualité. Les droits de douane rendent le vin plus cher sans le rendre meilleur d’un iota. Écrit noir sur blanc ça paraît évident, mais nos cerveaux sont très mauvais à cet exercice, et une bouteille qui coûte plus cher nous semble systématiquement meilleure pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la bouteille. Gardez vos repères. Si votre rouge de tous les jours à 12 euros est passé à 15 à cause d’un différend commercial, c’est toujours un vin à 12 euros. Si vous voulez des repères solides, on a écrit tout un guide sur comment choisir son vin.

La guerre commerciale finira. Ces choses-là finissent. Et quand ce sera le cas, le bilan montrera beaucoup de stockage coûteux, beaucoup de ventes perdues, du bourbon transformé en don à une école hôtelière, et un grand nombre de buveurs des deux côtés de la frontière qui ont trouvé autre chose qui leur plaisait et ne sont jamais revenus.

Cette dernière ligne, c’est toute la facture, et c’est la seule que personne n’a envoyée.

Sources : Shanken News Daily, CBC News, Global News, CBC Montréal, The Spirits Business, Vinetur

Photo d’en-tête : rayons vides à la LCBO, 6 mars 2025, par Hannah Clover, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.