Servez-vous un verre et accrochez bien votre tiare : cet épisode nous plonge directement dans l’univers doré de Rare Champagne, la cuvée de prestige uniquement millésimée, née à la cour de Versailles.
Nous recevons Maud Rabin, directrice générale de Rare Champagne, au sein même du siège de la maison à Reims (dans le salon Marie-Antoinette, excusez du peu), pour dérouler une histoire qui va de l’amour d’une reine pour l’ananas en 1785 jusqu’à une bouteille habillée par Van Cleef & Arpels deux siècles plus tard.
Maud troque dix ans de mode contre l’univers du champagne, retrouve la famille même qui a relancé la maison, et explique pourquoi Rare Champagne n’existe qu’en années millésimées, pourquoi il a fallu quarante ans pour ne créer que quatre rosés, et pourquoi la tiare de chaque bouteille est collée à la main, point par point, par une équipe de huit femmes à Reims.
Au programme, de l’histoire royale, une passion pour le chardonnay, et un verre de Rare 1988 accordé avec du comté. À vos écouteurs.
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Un résumé de l’entretien avec Maud Rabin
De la mode à Rare Champagne
Maud Rabin n’a pas commencé dans le champagne. Elle grandit entourée de vignes, mais dans la Vallée de la Loire, au sein d’une famille de négociants en vin, avec un grand-père pour qui le champagne était le plus beau vin du monde et qui veillait à ce que chaque Noël réserve une goutte aux enfants. Elle passe dix ans dans la mode avant de rejoindre Rémy Cointreau, où elle s’occupe de l’image de la division spiritueux, principalement Cointreau. À l’époque, Rémy Cointreau possède aussi la division champagne, dont Piper-Heidsieck et sa cuvée de prestige, Rare.
En 2011, Rémy Cointreau cède les maisons de champagne à Monsieur Descours. En 2015, celui-ci recrute Damien Lafaurie, ancien numéro deux de Rémy Cointreau, pour diriger l’entreprise, et en 2017, Lafaurie appelle Maud avec une proposition : venir rencontrer la famille et Régis Camus, le chef de cave qui a défini le style de Rare Champagne. Elle passe trois heures avec Camus, qui lui explique que peu importe d’où l’on vient, l’essentiel est de comprendre et de respecter la nature. Elle accepte, et rejoint la maison en 2018 pour détacher Rare Champagne de Piper-Heidsieck et en faire une marque à part entière.
Un puzzle résolu à Londres
Avant de pouvoir raconter cette histoire, Maud devait d’abord la comprendre elle-même : pourquoi ce nom, Rare, pourquoi la tiare, pourquoi Versailles. Son patron lui dit que la famille fondatrice avait coupé les ponts depuis des décennies et qu’il n’y avait aucune chance de la retrouver. Trois semaines plus tard, lors d’une masterclass à Londres, un invité vient se présenter à elle : Patrick d’Aulan, fils du Marquis d’Aulan, l’homme qui avait relancé Rare Champagne dans les années 1980. Ils passent trois heures ensemble, et le puzzle de Maud se complète enfin.
Une cuvée digne d’une Reine
Le fondateur de la maison, Florens-Louis Heidsieck, n’avait qu’une ambition : devenir l’homme le plus riche d’Europe. Au 18e siècle, les bulles étaient réservées à la cour royale, il vise donc une rencontre avec la reine. En étudiant ses goûts, il découvre l’amour de Marie-Antoinette pour l’ananas et les fruits tropicaux, des importations exotiques arrivées en France seulement en 1730 et encore réservées au roi et à la reine. Il compose un assemblage riche en notes tropicales à la hauteur de cette découverte et rencontre la reine à Versailles le 6 mai 1785. Elle adore, commandant des milliers de bouteilles. La nouvelle circule vite : les cours royales d’Espagne, d’Autriche et des Pays-Bas se mettent à acheter du Piper-Heidsieck, certaines conservant encore aujourd’hui une étiquette dédiée.
Cette même signature tropicale, ananas, vanille, noix de coco, jasmin, traverse encore chaque millésime de Rare Champagne, plus ou moins cuite selon les années.
D’une belle endormie à une bouteille signée Van Cleef & Arpels
La génération suivante veut une bouteille à la hauteur de l’histoire et commande un décor à l’artiste Pierre-Karl Fabergé. Le dessin est magnifique, mais impossible à réaliser : il exige une finition bleue en lapis-lazuli qui ne survivrait pas à des années de vieillissement sur bouteille. Le projet reste une belle endormie pendant près de deux siècles, jusqu’à ce que le Marquis d’Aulan retrouve le carnet original de Florens-Louis Heidsieck et décide de réaliser enfin ce rêve, en créant la cuvée la plus chère et la plus belle du monde.
Il demande à ses amis de la famille Van Cleef & Arpels de s’inspirer du dessin de Pierre-Karl Fabergé pour habiller la toute première bouteille de Rare Champagne, en or, diamants et lapis-lazuli. La bouteille est dévoilée en 1985 au Château de Versailles, lors d’une célébration marquant les 200 ans de cette première rencontre royale : 54 plats, 1 700 invités, 10 000 roses, un feu d’artifice, et l’actrice Carole Bouquet comme maîtresse de cérémonie. Versailles a plus tard confirmé à Maud que Rare Champagne est la seule marque de l’histoire à être née sur place. Le Marquis part ensuite en tournée aux États-Unis pour présenter la cuvée, et c’est l’équipe américaine de Rémy Cointreau qui finit par transformer « Champagne Rare » en « Rare Champagne », plus simple à prononcer.
La tiare : collée à la main à Reims, 48 points à la fois
Vers 2006, la maison commande au joaillier Arthus-Bertrand la tiare qui couronne aujourd’hui chaque bouteille, une allégorie du triomphe de la vigne dont le brief initial remonte au chef de cave de 1976, année du tout premier millésime Rare. Aujourd’hui, une équipe de huit femmes de l’entrepôt de Reims habille chaque bouteille entièrement à la main, en appliquant 48 points de colle par tiare. C’est un hommage à la reine Marie-Antoinette, mais aussi à la ville de Reims elle-même, où 33 rois de France ont été sacrés.
Uniquement millésimé, dominé par le chardonnay, et seulement quatre rosés
Rare Champagne ne sort un millésime que lorsque le vin peut livrer cette signature exacte, tropicale, florale et légèrement épicée, définie il y a des décennies par le chef de cave historique Régis Camus, pensée pour vieillir 10, 15, voire 20 ans. Certaines années, cela n’arrive tout simplement pas, et il n’y a pas de millésime du tout, même si le réchauffement climatique rend ces années de plus en plus rares. L’assemblage penche vers 70% de chardonnay et 30% de pinot noir, issu de neuf à onze villages, le plus souvent les mêmes d’une année sur l’autre, dont Avize, Aÿ, Bouzy, Verzy et Verzenay.
Le rosé est encore plus rare : seulement quatre Rare rosés ont jamais vu le jour, en 2007, 2008, 2012 et 2014. Un cinquième dépendra entièrement d’Émilien Boutillat, l’actuel chef de cave, qui décide, parfois au tout dernier moment, si un vin mérite vraiment ce nom.
Cette même exigence guide l’ordre des sorties. En 2023, Émilien lance le millésime 2013 avant le 2012, jugeant ce dernier pas encore prêt. Dégustés côte à côte, l’écart est frappant : le 2013 penche vers l’abricot, l’ananas cuit, la brioche et le miel, tandis que le 2012 reste frais, tout en citron vert, bergamote et agrumes. Aucune autre maison de champagne ne fonctionne vraiment de cette façon.
Où trouver Rare Champagne
Sous allocation stricte, Rare Champagne se vend ville par ville plutôt que pays par pays, avec des équipes à Londres, Paris et à travers les États-Unis, de Miami à Las Vegas en passant par la Californie. La maison recherche ce que Maud appelle des « oiseaux rares » : cavistes, restaurants étoilés et hôtels qui incarnent vraiment la marque, et construit des concepts autour d’eux, comme le désormais récurrent thé de l’après-midi Marie-Antoinette à l’Hôtel de Crillon à Paris, où Rare est servi dans un verre sans pied inspiré de celui qu’utilisait la reine elle-même. Rare Champagne est également servi lors des dîners officiels à l’Élysée, et s’est parfois retrouvé, raconte Maud en riant, dans des endroits bien plus surprenants, entièrement par hasard.
La seconde vie de Marie-Antoinette
La reine derrière cette histoire a eu une vie bien plus intéressante que sa légende ne le laisse penser. Elle buvait très peu, tout au plus une gorgée de bulles par jour, évitait la viande autant que possible, cultivait son propre potager de fraises et de pommes de terre, et on lui attribue une part dans la popularisation de la pomme de terre comme du croissant en France. C’est l’impératrice Eugénie, des générations plus tard, qui réhabilite la première son image, un mouvement qui n’a cessé de grandir depuis, à travers les biographies de Stefan Zweig et d’Antonia Fraser, le manga La Rose de Versailles (un souvenir d’enfance pour Maud, et encore aujourd’hui la façon dont une partie du Japon apprend l’histoire de France), et le film de Sofia Coppola en 2006. Du 22 septembre 2026 au 24 janvier 2027, le Château de Versailles célèbre les 20 ans du film avec une exposition au Petit Trianon, la retraite privée de la reine elle-même.
Pour aller plus loin sur le cépage derrière cette signature, notre guide sur le chardonnay explique ce qui en fait l’épine dorsale du champagne. Pour un autre regard sur la façon dont une maison de champagne construit son identité, notre entretien avec Guillaume Lété, chef de cave chez Champagne Barons de Rothschild, fait un excellent complément d’écoute, et notre article sur ce qui fait vraiment un champagne, un champagne est la parfaite mise en bouche avant votre prochaine bouteille.
Les recommandations de Maud Rabin
Des livres :
- Marie-Antoinette, de Stefan Zweig
- La Rose de Versailles (Lady Oscar) - Tome 1, de Riyoko Ikeda, un manga qui raconte l’histoire de France à travers le regard de Marie-Antoinette
- Vigneronne, de Laure Gasparotto
En apprendre plus sur Rare Champagne
Du 22 septembre 2026 au 24 janvier 2027, le Château de Versailles célèbre les 20 ans de Marie-Antoinette de Sofia Coppola avec une exposition au Petit Trianon : plus de détails ici