Le 4 novembre, l’association américaine des détaillants de vin, la National Association of Wine Retailers, a qualifié une grande étude sur l’alcool de biaisée et manipulée, et l’a accusée d’enterrer les bonnes nouvelles sur la consommation modérée de vin. Le texte en question, l’Alcohol Intake and Health Study, est paru en juin dans le Journal of Studies on Alcohol and Drugs. Son titre annonce l’absence d’effet protecteur à faible dose, et une mortalité qui monte à 1 sur 25 à 14 verres standard américains par semaine.
Nous sommes un site sur le vin et nous vendons des produits aux amateurs : nous avons donc nous aussi un intérêt dans l’affaire. C’est justement pour cela que nous n’avons pas voulu choisir un camp à partir des communiqués. Nous avons lu l’étude, tableaux compris.
Ceci n’est pas un avis médical. C’est un regard sur ce que les chiffres disent, et ne disent pas.
Ce qu’a fait l’étude
C’est un modèle, pas un essai clinique. Les auteurs ont combiné les risques publiés pour les nombreuses maladies et blessures liées à l’alcool avec les données américaines sur ce que les gens boivent et ce dont ils meurent. On obtient un risque, sur toute une vie, de mourir d’une cause due à l’alcool, comparé à celui des personnes qui n’ont jamais bu.
Voici l’essentiel, avec les verres standard américains convertis en bouteilles de vin à 13 %. Un verre américain contient 13,6 grammes d’alcool, une bouteille en compte donc environ 5,7. Ce sont des moyennes sur toute une vie, pas une mauvaise semaine.
| Verres par semaine | En bouteilles, environ | Hommes, pour 1 000 | Femmes, pour 1 000 |
|---|---|---|---|
| 1 | un cinquième de bouteille | -16,3 | -14,8 |
| 3 | une demi-bouteille | -10,6 | -10,9 |
| 7 | 1,2 bouteille | 1,7 | 0,15 |
| 14 | 2,5 bouteilles | 39,3 | 40,5 |
| 21 | 3,7 bouteilles | 68,9 | 82,4 |
Un signe moins signifie que l’estimation centrale du modèle donne moins de morts liées à l’alcool que chez les personnes qui n’ont jamais bu. Gardez cela en tête, car toute la dispute part de là.
Les chiffres des détaillants sont réels
Nous avons comparé les chiffres du communiqué à l’étude, et ceux que nous avons pu vérifier y figurent bien.
- Des chiffres négatifs entre 1 et 3 verres par semaine : oui, tableau 1.
- Environ 8 à 10 % de risque en moins de mourir d’un AVC ischémique, jusqu’à 7 verres par semaine : oui, tableau 2.
- Environ 26 à 30 % de risque en moins de mourir du diabète chez les femmes, entre 7 et 14 verres par semaine : oui, tableau 2 aussi.
- Les « 36 % de moins » de maladies cardiaques chez les buveurs modérés qui ne font pas d’excès : oui, tirés d’une revue plus ancienne citée par l’étude.
- Une marge très large autour du seuil annoncé pour les hommes : oui, 6,5 verres par semaine, avec une fourchette allant de moins de 1 à 13,5.
- Des experts qui choisissent leurs trois revues préférées, la mieux classée entrant dans le modèle : oui, c’est ainsi que l’étude le décrit. « Concours de popularité » est la formule de l’association, pas un résultat.
Ce que les détaillants passent sous silence
Ces chiffres s’accompagnent d’un contexte sur lequel le communiqué ne s’attarde pas.
Les totaux négatifs à faible dose ne sont pas statistiquement solides. La fourchette à 1 verre par semaine chez les hommes va de -46,6 à +11,4, et les auteurs disent clairement que l’effet n’est pas significatif. La quasi-totalité de ce chiffre négatif vient des décès à 70 ans et plus, et avant 40 ans, l’étude ne trouve aucun effet protecteur à aucun niveau, surtout à cause des accidents. Les chiffres sur l’AVC et le diabète cités par les détaillants tiennent statistiquement, mais le bénéfice sur l’AVC s’inverse à 14 verres par semaine. Celui sur le diabète concerne les femmes, les hommes n’en montrent aucun. Et les 36 % côtoient un autre chiffre qui concerne tous ceux qui gardent tout pour le samedi soir : à moyenne hebdomadaire égale, ceux qui font des excès perdent ce bénéfice.
Le plus important, à nos yeux, est dans le titre du communiqué. Il parle de consommation modérée de vin. L’étude ne porte pas sur le vin. Elle modélise des grammes d’alcool, et les auteurs citent le type de boisson, le fait de boire en mangeant et la vitesse de consommation parmi ce qu’ils n’ont pas évalué. Elle ne peut donc pas enterrer un bénéfice du vin, ni l’écarter non plus.
Ce que le titre de l’étude passe sous silence
L’étude n’a pas pour autant droit à un laissez-passer. « Aucun effet protecteur » est plus fort que son propre tableau. À faible dose, les estimations centrales vont dans le sens d’une protection, et les fourchettes couvrent à la fois le bénéfice et le risque. Une lecture plus juste serait que l’étude n’a pas trouvé de bénéfice net dont elle puisse être sûre. Ce n’est pas la même chose que de n’en trouver aucun.
Les seuils de 1 sur 1 000 et de 1 sur 100 reposent sur des estimations centrales aux marges larges, comme les auteurs l’admettent. Et le « 1 sur 25 » à 14 verres par semaine est lui-même une fourchette, d’environ 1 sur 100 à 1 sur 14. Ils reconnaissent aussi que ce qu’on suppose sur l’alcool et les maladies cardiaques pèse lourd dans les résultats, et que les chiffres décrivent des populations, pas des individus. En sens inverse, ils estiment que les risques réels pourraient être plus élevés que leurs estimations, notamment parce que les gens sous-déclarent ce qu’ils boivent.
Reste la politique. L’étude a été commandée par un comité fédéral américain pour nourrir les recommandations alimentaires, puis écartée quand celles-ci sont sorties en janvier, sans aucune limite chiffrée, avec le simple conseil de consommer moins. L’association affirme, en citant des documents de la commission de contrôle de la Chambre des représentants, que les six membres du panel de relecture étaient liés à des groupes militants anti-alcool, ce que nous n’avons pas vérifié. Dans l’étude, les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts. Un forum scientifique favorable à la modération affirme qu’au moins deux auteurs de la version préliminaire ont été financés par Movendi, une organisation de tempérance. Il ne les nomme pas, et nous ne l’avons pas vérifié non plus. Et une revue distincte des Académies nationales américaines a associé la consommation modérée à une mortalité toutes causes plus faible que l’abstinence à vie, et à un risque plus élevé de cancer du sein chez les femmes.
Bref : un organisme professionnel qui défend les ventes de ses membres, et des chercheurs en santé publique qui veulent ouvertement des limites plus strictes et des taxes plus élevées. Aucun n’est neutre, et nous non plus.
Ce que nous en retenons
Voici ce qui tient, quel que soit le camp que vous préférez.
À un petit verre par soir, l’estimation centrale est faible, mais la fourchette va nettement du côté du risque, et l’étude n’a pas trouvé là une zone sûre. Au-delà d’environ 8,5 verres américains par semaine, soit à peu près une bouteille et demie, l’estimation centrale des auteurs dépasse 1 sur 100, et un verre généreux chaque soir peut déjà y mener. Ensuite, elle continue de grimper. Les maladies du foie et plusieurs cancers, dont le cancer du sein, ne disparaissent pas, quelle que soit la dispute sur le cœur.
La façon de boire compte aussi. Éviter les grosses soirées, c’est le seul conseil vers lequel convergent l’étude et les chiffres des détaillants eux-mêmes.
Personne ne devrait se mettre à boire pour sa santé, et personne ne devrait prétendre que le vin a été blanchi. Savourez votre verre parce qu’il vous plaît, buvez un peu moins que ce que vous pensez pouvoir vous permettre, et si vous avez une question de santé, posez-la à votre médecin plutôt qu’à un site sur le vin ou à un syndicat professionnel.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
Sources : l’étude dans le Journal of Studies on Alcohol and Drugs, le communiqué des détaillants via Food & Beverage Magazine, Wine Industry Advisor, ScienceDaily, International Scientific Forum on Alcohol Research, Food Business sur les recommandations 2025-2030
Photo d’en-tête : bouteille et verre de vin rouge, par congerdesign, CC0, via Wikimedia Commons.