Le 20 août, les enquêteurs de la National Food Crime Unit de la Food Standards Agency britannique se sont rendus à une adresse dans l’Essex avec la police métropolitaine et ont arrêté un homme de 34 ans, soupçonné d’escroquerie par fausse représentation. L’affaire porte sur 55 bouteilles de vin soupçonnées d’être des contrefaçons, vendues à un seul acheteur pour plus de 500 000 livres.
Faites la division. Plus de 9 000 livres la bouteille. Une personne, 55 bouteilles, un demi-million.
L’homme a été libéré sous caution et l’enquête se poursuit, donc rien n’est prouvé ici et on n’écrira pas comme si ça l’était. Simon Ashwin, enquêteur principal de la NFCU, résume le principe : les gens s’attendent à recevoir ce qu’ils ont payé, pas une bouteille potentiellement fausse.
Un chiffre à vérifier avant de le répéter
Il y a désormais eu deux affaires distinctes de contrefaçon de vin à 500 000 livres dans l’Essex en 2026, et on commence déjà à les confondre.
En mars, la NFCU a saisi plus de 67 000 bouteilles de vin et de prosecco contrefaits, 90 palettes, réparties dans trois entrepôts du nord de Londres et de l’Essex. Valeur estimée au détail : environ 500 000 livres. Un homme de 61 ans a été arrêté pour soupçon d’entente en vue d’escroquerie, puis libéré sous enquête. La FSA a indiqué qu’aucun risque sanitaire n’était identifié, et Andrew Quinn, qui dirige l’unité, a présenté l’opération comme un message adressé à ceux qui profitent de la tromperie du consommateur.
En août, une autre affaire : 55 bouteilles, un autre suspect, une autre qualification pénale, et le même chiffre en titre.
Soixante-sept mille bouteilles pour 500 000 livres, cela fait environ 7,50 livres pièce. Cinquante-cinq bouteilles pour 500 000 livres, cela fait plus de 9 000 livres pièce. Même comté, même année, même chiffre dans le titre, et un facteur mille dans ce qui était réellement falsifié. Si vous tombez sur un article qui traite les deux comme une seule histoire, il n’a lu ni l’une ni l’autre.
L’arithmétique qui explique toutes les fraudes au vin jamais commises
Voilà l’essentiel, et cela tient en un paragraphe.
Contrefaire une bouteille de vin coûte à peu près la même chose quelle que soit l’étiquette. Il faut une bouteille de la bonne forme, un bouchon, une capsule, une étiquette imprimée et quelque chose de buvable dedans. Disons cinquante euros si on est soigneux, et beaucoup moins si on ne l’est pas. Ce coût ne bouge quasiment pas. Ce qui bouge, énormément, c’est le prix du nom qu’on colle devant.
Le bénéfice d’une contrefaçon est donc, pour l’essentiel, le prix du vin. À 12 euros la bouteille, la marge ne vaut pas un casier judiciaire. À 9 000 livres, un après-midi de travail vaut un apport immobilier.
C’est pour cela que la fraude au vin vit presque entièrement en haut du marché, et qu’il en a toujours été ainsi. L’affaire de mars est l’exception intéressante, et voyez ce qu’elle exigeait : pour que la contrefaçon de masse soit rentable, il faut 67 000 bouteilles et trois entrepôts, c’est-à-dire une entreprise de logistique avec une fraude greffée dessus. L’affaire d’août tenait dans une valise.
Les affaires célèbres fonctionnaient exactement pareil
Rudy Kurniawan est le cas que tout le monde connaît. Dans les années 2000, il était l’un des plus gros acheteurs et vendeurs du marché américain des enchères de grands vins, et il assemblait du vin dans la cuisine de sa maison de Los Angeles, le bouchait et y appliquait des étiquettes imprimées par ses soins. Il a été condamné pour fraude en décembre 2013, puis à dix ans de prison en 2014, avec 20 millions de dollars de confiscation et 28,4 millions de dommages, avant d’être expulsé vers l’Indonésie.
Ce qui l’a fait tomber n’est pas la chimie. C’est un catalogue. Il proposait des millésimes de Clos Saint-Denis du Domaine Ponsot remontant aux années 1940, et Laurent Ponsot savait parfaitement que sa famille n’avait pas produit ce vin avant 1982. Ponsot a pris l’avion pour New York et fait retirer les lots de la vente. La fraude avait survécu à des années de dégustations d’experts, et elle est morte au moment où quelqu’un a vérifié une date.
Hardy Rodenstock et les bouteilles Jefferson forment le cas plus ancien et plus étrange : des bouteilles gravées « Th.J. » et datées 1787, présentées comme ayant appartenu à Thomas Jefferson, dont l’une s’est vendue chez Christie’s en 1985 pour 105 000 livres, alors la bouteille la plus chère de l’histoire. Le milliardaire collectionneur Bill Koch en a acheté quatre, n’a jamais pu les authentifier, et y a consacré des années et beaucoup d’argent devant les tribunaux. L’analyse de la gravure orientait vers un outil moderne plutôt que vers une main du dix-huitième siècle.
Les deux fraudes ont duré des années au milieu des palais les plus expérimentés du monde. Aucune n’a été démasquée par la dégustation.
Comment on attrape réellement une contrefaçon
Puisque la dégustation n’y suffit pas, la profession s’appuie sur des éléments plus difficiles à contester :
La provenance. La vérification la plus puissante qui existe. Où cette bouteille est-elle passée depuis qu’elle a quitté le domaine, et qui peut le prouver ? Une chaîne de possession ininterrompue vaut plus que n’importe quel avis d’expert, ce qui explique précisément pourquoi les fraudeurs investissent tant à en inventer une.
La bouteille elle-même. Coutures du verre, forme du cul, gaufrage de la capsule, marquage du bouchon, papier et procédé d’impression de l’étiquette. Les domaines font évoluer ces détails, et un faussaire doit tous les réussir pour le millésime exact qu’il revendique.
La date, confrontée au réel. Ce producteur a-t-il fait ce vin cette année-là ? Utilisait-il cette étiquette ? Le vin était-il seulement en bouteille à cette date ? C’est peu glamour et cela attrape plus de faux que tout le reste, comme Laurent Ponsot l’a démontré.
Le césium 137. La méthode élégante. Les essais nucléaires atmosphériques à partir du milieu des années 1940 ont laissé une trace de césium 137 dans tout ce qui a poussé depuis, raisins compris. Un vin réellement mis en bouteille avant 1945 ne doit pas en contenir. La spectrométrie gamma bas bruit de fond, développée pour cela par des physiciens bordelais, sait le mesurer à travers le verre sans ouvrir la bouteille. Elle ne vous dira pas que le vin est un Lafite, mais elle vous dira qu’il n’est pas de 1787.
Ce que tout cela change si vous êtes quelqu’un de normal qui aime le vin
À peu près rien, et c’est là-dessus qu’il vaut la peine de finir.
Si vous mettez quinze, trente ou même soixante euros dans une bouteille, vous n’êtes pas sur ce marché et personne ne vient vous chercher. L’économie ne tient pas. Toute l’industrie de la fraude est un impôt prélevé sur un très petit nombre de gens qui achètent des étiquettes plutôt que du vin, en général sans les ouvrir, souvent pour les revendre.
Et c’est là que ça devient gênant. La fraude au vin n’est pas vraiment un crime contre le vin. C’est un crime qui ne devient possible qu’une fois que la valeur d’une bouteille s’est détachée de ce qu’il y a dedans. Quand un vin vaut 9 000 livres à cause de trois mots sur l’étiquette, les trois mots sont le produit, et quiconque sait imprimer trois mots est dans le business. Un vin qui vaut douze euros parce qu’il procure douze euros de plaisir ne peut pas être contrefait de façon rentable, parce qu’il n’y a rien à contrefaire d’autre que le vin lui-même.
Chaque faux de l’histoire est un argument pour boire plutôt que pour collectionner. On n’en a jamais eu besoin d’un meilleur.
« Ces histoires me passionnent, depuis toujours. Il y a quelque chose de presque drôle à voir un type dans une cuisine de Los Angeles berner les meilleurs palais du monde avec un entonnoir et une imprimante, jusqu’au moment où on se rappelle ce que ça dit de l’assurance avec laquelle les gens dégustent une étiquette. Je vais faire une vidéo YouTube sur les pires faux et les pires moments du vin, parce qu’il y en a beaucoup plus que ce qu’on veut bien admettre. » - Antoine
Sources : Food Manufacture sur l’arrestation d’août, The Drinks Business sur la même affaire, New Food Magazine sur la saisie de mars, les actualités de la Food Standards Agency
Photo d’illustration : un assortiment de Saint-Émilion et de Pomerol dans la vitrine d’un caviste, par Julien Menichini, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons. Les bouteilles photographiées proviennent d’un point de vente légitime et n’ont aucun lien avec l’affaire décrite ci-dessus.