La saison des foires aux vins d’automne a démarré le 26 août et court jusqu’au 25 octobre. Lidl a ouvert le 3 septembre, Intermarché le 8, E.Leclerc ferme la marche le 29. Pendant deux mois, c’est là que les Français achètent réellement leur vin, dans un caddie, à côté de la lessive.

Et cette année, foire après foire, il y a moins de Bordeaux dedans.

Ce que font vraiment les acheteurs

Monoprix maintient ses volumes de Bordeaux mais retire 50 références de son assortiment permanent, en gardant ce qui tourne et en sortant ce qui dort. Biocoop propose trois Bordeaux sur 66 cuvées. Lidl a baissé son plafond de prix de 25 à 20 euros la bouteille, et son acheteur, Valentin Wartelle, le dit sans emballage diplomatique : l’enseigne rationalise face à la baisse de consommation et simplifie le choix.

E.Leclerc réduit la place accordée aux crus classés. Son acheteur, Olivier Simon, cherche des vins « frais » à moins de 10 euros. Chez Carrefour, Jérôme Peter annonce 70 % de la sélection renouvelée, en bonne partie pour éviter la guerre des prix frontale sur les vingt mêmes étiquettes que tout le monde. La seule voix discordante vient de Grand Frais, où François Ménard rappelle que Bordeaux reste numéro un en volume, en chiffre d’affaires et en nombre de références.

Une précision honnête avant d’aller plus loin. Tous les chiffres des deux paragraphes précédents sont des acheteurs qui décrivent leur propre rayon. Pas de panel, pas d’étude interprofessionnelle, pas de méthodologie. Ce sont des propos rapportés, tenus par des gens dont le métier est de justifier leurs achats, et il faut les lire comme tels. Ce qui les rend intéressants n’est pas leur rigueur statistique, c’est que six acheteurs, sur six formats très différents, du discount au bio au premium, décrivent tous le même mouvement la même saison.

Pourquoi ça arrive, et ça ne parle pas vraiment du vin

Ce qu’on coupe, ce n’est pas « Bordeaux ». C’est un objet très précis : le château anonyme à étiquette dorée entre 5 et 9 euros, qui existait en centaines d’exemplaires quasi identiques, et dont personne n’avait la moindre raison de préférer l’un à l’autre.

Cet objet existait parce que Bordeaux a planté pour un marché qui n’existe plus. Quand la France buvait deux fois plus et que la Chine achetait tout ce qui portait un nom français, un océan de Bordeaux générique indifférencié avait une logique commerciale. Ce n’est plus le cas. Un acheteur dont les volumes baissent et dont le linéaire est fini coupera d’abord les douze références que personne ne demande, et le Bordeaux générique en portait douze dans presque chaque magasin de France.

Les grands noms ont le problème inverse. Personne n’achète un cru classé dans une allée d’hypermarché, donc la place qu’il occupe achète du prestige plutôt que des ventes, et le prestige est la première chose qui saute quand la catégorie se contracte.

Pressé des deux côtés, il reste le milieu. C’est-à-dire, précisément, l’endroit où le bon Bordeaux se cache depuis une dizaine d’années.

Le chiffre qui dit que c’est presque fini

Voilà la partie que presque personne ne met à côté de l’histoire du linéaire, et c’est la raison pour laquelle on n’écrit pas un faire-part.

Bordeaux est en train d’être physiquement redimensionné. Entre 2023 et 2025, environ 18 000 hectares de vignes ont été arrachés dans la région, soit à peu près 15 % du vignoble. La surface de revendication 2025 est passée sous les 90 000 hectares, en baisse de 18 % en trois ans. La Gironde représente 28 % des près de 28 000 hectares candidats à l’arrachage au niveau national pour 2026, à 4 000 euros l’hectare. Si tout passe, Bordeaux finit l’année autour de 75 000 hectares. Environ 40 000 hectares de moins qu’au sommet.

Une crise de surproduction se termine quand la surproduction se termine. C’est tout le mécanisme, il est lent et brutal et il se joue famille par famille, mais il est en cours et il est largement entamé.

On ne va pas faire semblant que le versant humain soit propre. En Gironde, 88 % des parcelles arrachées ne sont plus cultivées du tout : 41 % en jachère, 37 % en prairie, seulement 12 % passées à une autre culture. Des gens ont perdu leur métier, et la terre n’en a pas retrouvé un. Personne ne devrait vendre ça comme une réussite. C’est une correction, et une correction fait mal aux gens qui se trouvent là où elle tombe.

« Je rencontre en permanence des vignerons bordelais qui ont complètement changé ce qu’ils font. Moins de bois, vendanges plus tôt, extraction plus légère, des vins qu’on peut ouvrir un mardi soir. Et plus de blanc, plus de rosé, plus de crémant, ce qui à Bordeaux passait presque pour un aveu de faiblesse. Perdre le rayon n’est pas la catastrophe que ça a l’air d’être, parce que le vin qui perd le rayon n’est pas celui que ces gens-là produisent. Ma conviction, c’est que c’est bientôt terminé, et que les vignerons qui ont fait le travail vont être récompensés. » - Antoine

C’est une conviction, pas une prévision, et on préfère l’étiqueter clairement plutôt que de la déguiser en analyse. Mais elle n’est pas en l’air. Le surplus disparaît. L’étage générique qui tirait le nom vers le bas disparaît avec lui. Ce qui progresse discrètement depuis dix ans, c’est l’étage du milieu, et cet étage n’a jamais eu aussi peu de concurrence pour se faire remarquer.

Quoi acheter en attendant

La conséquence pratique d’une région qui perd sa réputation, c’est que son bon vin devient bon marché. C’est exactement ce qui se passe, et c’est le meilleur rapport qualité prix du vin français en ce moment. Une liste courte, tout trouvable en foire aux vins correcte ou chez un bon caviste :

Castillon Côtes de Bordeaux. Géologiquement, c’est le prolongement du plateau de Saint-Émilion, et c’est vendu comme un autre endroit. Entre 10 et 20 euros pour des vins qui vaudraient le double de l’autre côté de la limite.

Fronsac et Canon-Fronsac. Du merlot sur coteaux calcaires, structuré, de garde, profondément démodé. C’est l’appellation dont les gens se vanteront d’avoir acheté dans dix ans.

Lussac, Puisseguin et Montagne Saint-Émilion. Les satellites. Même cépage, même idée, un tiers du prix, et les bons producteurs sont très bons.

Blaye et Francs Côtes de Bordeaux. Le meilleur rapport qualité prix de la région en entrée de gamme, et l’endroit où se fait une bonne partie de la vinification plus légère et moins boisée.

Bordeaux blanc et Entre-Deux-Mers. Le blanc sec le plus sous-estimé de France, et de loin. Sauvignon et sémillon, agrumes et cire, parfait sur des huîtres, en général entre 7 et 12 euros. Si vous ne retenez qu’une ligne de cet article, retenez celle-là.

Crémant de Bordeaux. Personne ne s’attend à ce que ce soit bon. Ça l’est souvent, autour de 10 à 14 euros.

Et une règle pour la foire elle-même, qui vaut chaque année : ignorez la pyramide en tête de gondole. Les bouteilles empilées à hauteur d’homme à l’entrée sont là parce que quelqu’un en avait beaucoup, pas parce que quelqu’un a pensé que vous les aimeriez. Les bouteilles intéressantes ont un petit facing, au milieu du rayon, dans une appellation que vous auriez du mal à situer sur une carte. Ce n’est pas une règle bordelaise, c’est juste le fonctionnement d’un supermarché.

Ce qu’il faudra surveiller

Si on a raison, le signal ne sera pas le retour de Bordeaux dans les linéaires. Ce sera des foires avec moins de références bordelaises à un prix moyen plus élevé, et l’étage supprimé qui ne revient pas. Moins, mieux, plus cher : c’est à ça que ressemble une reprise vue de l’intérieur, et c’est presque identique à un déclin vu de l’extérieur. C’est pour ça que cette histoire s’écrit systématiquement comme un effondrement.

Bordeaux ne disparaît pas des supermarchés français. Les quatre cinquièmes du travail ont déjà été faits, en trois ans, dans les vignes, là où personne ne prend de photo. Ce qui se passe en rayon aujourd’hui, c’est la dernière étape, la plus visible, d’un ajustement presque terminé.

Sources : Vinabox sur les foires aux vins 2026, le calendrier des foires aux vins 2026, Vitisphere sur les 18 000 hectares arrachés, Vitisphere sur la campagne d’arrachage 2026, Vitisphere sur le devenir des parcelles arrachées

Photo d’illustration : le rayon champagne d’un hypermarché Leclerc à Champfleury, Marne, par Perguillaume, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.