Deux nouvelles du Ningxia sont arrivées dans la presse viticole anglophone à un jour d’intervalle cette semaine, et elles vont dans des directions opposées.

D’un côté, le partenaire public des vignes Chandon de LVMH a mis sa participation de 40 % en vente à partir d’un yuan, parce que la société qui cultive le raisin doit environ deux fois ce qu’elle possède. De l’autre, Xige Estate, un domaine du Ningxia qui n’existait pas il y a dix ans, annonce avoir levé près de 100 millions de yuans pour construire trois nouveaux domaines sur les hauts plateaux où se rejoignent le Yunnan, le Sichuan et le Tibet.

On pourrait facilement en tirer une jolie histoire : l’argent étranger quitte le vin chinois, l’argent chinois prend le relais. Ce n’est pas tout à fait ça non plus. Mais il vaut la peine de savoir qui est Xige, parce que beaucoup de gens hors de Chine n’en ont jamais entendu parler, alors qu’il s’agit déjà de l’un des plus grands domaines de la région viticole la plus célèbre du pays.

Qui est Xige

Xige Estate a été fondé en 2017 par Zhang Yanzhi dans le secteur de Pigeon Mountain (Gezishan), à Qingtongxia, sur le versant est des monts Helan, cette bande de piémont désertique et caillouteux où se fait l’essentiel du vin sérieux du Ningxia.

En moins de dix ans, le domaine a atteint plus de 2 000 hectares de vignes et près de 10 millions de bouteilles par an. Pour donner une échelle, c’est la surface de bien des appellations françaises entières, sous un seul nom. Xige indique avoir versé plus de 60 millions de yuans d’impôts cumulés à Qingtongxia à fin 2025, et il exporte au Canada, en Australie, à Singapour, au Japon, en Thaïlande et à Hong Kong.

Le calcul du rendement mérite une ligne. Dix millions de bouteilles pour 2 000 hectares, c’est environ 5 000 bouteilles à l’hectare, soit à peu près 37 hectolitres. Un chiffre modéré, sous le plafond légal de la plupart des appellations françaises, même si avec des vignes jeunes et peut-être du raisin acheté nous n’en tirerions pas trop de conclusions. Ce n’est pas le profil d’un domaine qui court après le volume à tout prix.

Ce que représente cet argent, et ce qu’il ne représente pas

Le nouvel investisseur est Tiansong Construction Group, un groupe de BTP privé de la province du Zhejiang. Il est présenté comme un investisseur purement financier, sans rôle dans la gestion du domaine. Le tour est baptisé série A+, pour près de 100 millions de yuans.

Pour un domaine viticole, c’est beaucoup. Deux éléments remettent pourtant les choses à leur place.

D’abord, Tiansong a déclaré 37,5 milliards de yuans de chiffre d’affaires en 2025. 100 millions, c’est environ un quart de pour cent. Pour le constructeur, c’est un placement d’appoint, pas une profession de foi dans le vin chinois.

Ensuite, ce n’est même pas la plus grosse levée de Xige. En 2022, le domaine avait bouclé une série A auprès de Challenger Venture Capital et d’un fonds d’investissement public du Ningxia, annoncée à plusieurs centaines de millions de yuans, puis en 2023 un fonds lié à la branche agricole de CITIC avait ajouté quelques dizaines de millions. L’argent de cette semaine est un complément, ce qui est sain pour une jeune entreprise, mais pas le tournant que certains titres laissent entendre.

La réaction de Xige elle-même était d’un calme bienvenu : en substance, une levée de fonds n’a rien d’une fête, puisque chaque yuan doit ensuite être mis au travail. Ça nous a plu.

Trois domaines au bout de très longues routes

L’argent ira surtout aux activités hors du Ningxia et à l’oenotourisme. Les trois projets :

  • Deqin, Yunnan : 53 hectares de vignes
  • Derong, Sichuan : plus de 133 hectares
  • Zogang (Zuogong), Tibet : près de 333 hectares, le plus grand des trois

Environ 520 hectares au total, et chaque site prévoit des chambres, des visites de chai et des aménagements paysagers pensés pour attirer les visiteurs.

Le nom de Deqin devrait parler à ceux qui suivent le vin chinois. C’est le même district où Moët Hennessy a planté Ao Yun, le projet lancé après avoir envoyé un consultant parcourir la Chine à la recherche du meilleur endroit pour faire un grand rouge. Les vignes sont réparties entre quelques villages, entre 2 200 et 2 600 mètres environ, au pied des monts Meili, et le premier millésime date de 2013.

Le tableau de la semaine est donc un peu étrange. Le partenaire de LVMH sort de la partie agricole de son projet de bulles au Ningxia, pendant qu’un domaine du Ningxia suit LVMH dans les vallées himalayennes choisies pour son rouge, en y ajoutant des hôtels.

L’oenotourisme peut-il marcher là-haut ?

C’est le vrai pari, et il est audacieux.

Ce sont des endroits reculés. Deqin est à une longue route de montagne de l’aéroport le plus proche, et Zogang comme Derong figurent sur peu de cartes touristiques hors de Chine. Cet isolement fait le charme : sommets enneigés, villages tibétains, vignes en terrasses au-dessus de gorges profondes. C’est aussi le risque, car un domaine qui a besoin de visiteurs doit réussir à les faire venir.

Mais nous pensons que l’intuition est la bonne. Une culture du vin ne se construit pas avec des tarifs. Elle se construit quand des gens se tiennent dans une vigne et font le lien entre le lieu et le verre. C’est exactement ce que nous disions à propos du festival de jazz de Canaan Winery et de la façon dont la Gascogne vend son vin avec de la musique et des fêtes depuis quarante ans. Le tourisme intérieur chinois est gigantesque, et les hautes terres du nord-ouest du Yunnan et de l’ouest du Sichuan figurent déjà sur la liste de millions de voyageurs chinois. Mettre un domaine sur leur route est une façon plus maligne de vendre du vin que d’ajouter une bouteille de plus dans un rayon à Shanghai.

Ce que nous surveillons

Si le vignoble tibétain, avec ses 333 hectares, sera planté et en production dans les délais que Xige laisse entendre, car c’est une très grande surface à installer en altitude.

Et le goût des vins. Nous avons goûté pas mal de vins du Ningxia, et les meilleurs tiennent leur rang dans n’importe quelle dégustation à l’aveugle. Le vin des contreforts orientaux du plateau tibétain est une histoire beaucoup plus récente, dont Ao Yun reste la principale référence. Si Xige réussit à y faire quelque chose de bon à un prix que paieront des buveurs chinois ordinaires, plutôt qu’une rareté hors de prix, ce serait la vraie nouveauté.

Sources : Vino Joy News sur la levée de fonds de Xige, Vino Joy News sur la participation dans les vignes Chandon, South China Morning Post sur Ao Yun

Photo d’en-tête : le Kawagebo, dans les monts Meili, à Deqin, au Yunnan, CC0, via Wikimedia Commons.