Lundi 7 septembre, à la Cité du Vin de Bordeaux, Michelin a publié son premier classement des domaines bordelais. C’est le deuxième du genre, après la Bourgogne en juillet, et il utilise des grappes plutôt que des étoiles : trois grappes au sommet, puis deux, puis une, puis un niveau « sélectionné ».
Le titre s’est écrit tout seul. Château Margaux, Mouton Rothschild et Haut-Brion, trois des cinq premiers crus de 1855, obtiennent deux grappes et terminent derrière plusieurs seconds crus. Château Latour ne figure pas du tout dans le guide. Ducru-Beaucaillou, Léoville Poyferré et Pavie non plus.
Puis on lit la liste, et l’information s’évapore.
Ce que Michelin a réellement publié
Quatre-vingt-trois domaines, sur les communales du Médoc, Pessac-Léognan, Saint-Émilion, Pomerol, Sauternes et Barsac. Neuf ont trois grappes, seize en ont deux, trente-sept une, et vingt et un sont « sélectionnés ».
Les neuf du sommet : Montrose à Saint-Estèphe, Lafite Rothschild à Pauillac, Léoville Las Cases à Saint-Julien, Petrus, La Conseillante et Lafleur à Pomerol, Cheval Blanc et Figeac à Saint-Émilion, et d’Yquem à Sauternes.
Les critères sont l’agronomie, la maîtrise technique, l’identité, l’équilibre et la régularité. Les domaines sont jugés sur plusieurs millésimes plutôt que sur une bouteille, ce qui est franchement une meilleure idée que de noter un vin sur cent et de considérer l’affaire close. Michelin a d’ailleurs la matière première : le groupe a racheté Robert Parker Wine Advocate en 2019, et avec lui quelque 50 000 notes de dégustation.
Un détail mérite d’être noté, parce qu’il est l’inverse du fonctionnement du guide rouge. Les visites de propriétés ne sont pas anonymes. Les inspecteurs se présentent comme tels. Quoi qu’on en pense, ce n’est pas le même exercice qu’un inspecteur qui déjeune discrètement et paie l’addition.
Les neuf du sommet sont les neuf que vous auriez cités
Regardez ce que ces noms étaient déjà avant l’arrivée de Michelin.
Quatre sont des crus classés en 1855 : Lafite, Léoville Las Cases, Montrose et Yquem. Deux sont des crus classés de Saint-Émilion : Cheval Blanc et Figeac. Les trois autres, Petrus, Lafleur et La Conseillante, sont à Pomerol, qui n’a jamais eu le moindre classement, et sont exactement les trois pomerols installés depuis quarante ans en haut de toutes les cotes et de tous les résultats de vente de la planète.
La « nouvelle hiérarchie » est donc : les propriétés les plus célèbres du Médoc, les plus célèbres de Saint-Émilion, et les trois vins les plus chers d’une appellation sans classement. Vitisphere a résumé cela en disant que le guide enfonce les portes ouvertes en pilote automatique, et c’est assez juste.
Le camouflet existe, mais il est minuscule. Margaux, Mouton et Haut-Brion ne sont pas relégués au rayon des soldes, ils ont deux grappes sur trois, ce qui les met à côté de Palmer, Pichon Comtesse, Ausone et Angélus. Ce n’est pas un scandale. C’est une erreur d’arrondi dans une liste où chaque ligne est un vin que la plupart des gens n’ouvriront jamais.
Bordeaux se reclasse depuis 170 ans, et cela se passe toujours mal
C’est ici qu’arrive la question d’Antoine, et c’est la bonne. À quoi bon repasser les mêmes vingt vins dans la machine à déguster et à classer, encore et encore ?
L’historique n’est pas encourageant.
Le classement de 1855 n’était pas un jugement de qualité. C’était le relevé des prix pratiqués par les courtiers bordelais, compilé à la hâte pour l’Exposition universelle de Paris, puis figé. En 170 ans, il a été modifié une seule fois, en 1973, quand Mouton Rothschild a été promu après des décennies de lobbying. Il n’a jamais été révisé depuis, et la raison saute aux yeux : la valeur d’y figurer dépasse aujourd’hui de très loin l’envie de rouvrir le dossier.
Saint-Émilion a fait l’inverse et se révise environ tous les dix ans, avec des résultats calamiteux. L’édition 2006 a été annulée en justice. L’édition 2012 a produit des années de procédures. Et à l’approche de l’édition 2022, Cheval Blanc et Ausone sont simplement partis, en juillet 2021, suivis d’Angélus en janvier 2022, tous estimant que les critères s’étaient éloignés du vin pour se rapprocher du marketing, du tourisme et des réseaux sociaux. Il restait deux premiers grands crus classés A, Pavie et Figeac fraîchement promu, là où il y en avait quatre.
Et voici ce qui devrait clore le débat. Cheval Blanc a quitté le classement, et personne n’a cessé d’acheter Cheval Blanc. Son prix n’a pas bougé. Sa réputation non plus. Michelin vient de lui donner trois grappes quand même.
Ce qui vous dit ce que ces classements mesurent réellement. Ils ne créent pas la hiérarchie, ils décrivent celle qui existe déjà et que le prix fait respecter. Un nouveau classement qui confirme l’ancien ne vous apprend rien. Un nouveau classement qui le contredit se fait ignorer, comme Saint-Émilion l’a démontré deux fois.
Ce que personne ne classe
Bordeaux compte environ 5 000 vignerons et 65 appellations. Michelin a regardé 83 propriétés, dans six ou sept des appellations les plus chères, et aucun de ces vins ne sera jamais la bouteille d’un mardi soir pour qui que ce soit.
Pendant ce temps, la vraie question bordelaise du moment n’est pas de savoir si Lafite mérite sa troisième grappe. C’est que la région a arraché quelque 18 000 hectares de vignes en trois ans, qu’elle a fait 10 % de vin en plus sur 5 % de surface en moins cette année, et que les bonnes bouteilles de Castillon, Fronsac, Blaye et des satellites de Saint-Émilion sont aujourd’hui moins chères qu’elles ne l’ont été depuis dix ans parce que le nom sur l’étiquette est passé de mode.
Personne ne classe celles-là. Pas de guide, pas de grappes, pas de soirée à la Cité du Vin. C’est pourtant là que se trouve le moindre euro de valeur réelle à Bordeaux.
Alors, faut-il recommencer ?
Pour Michelin, évidemment oui. Le groupe a racheté Parker en 2019, il veut que le vin rejoigne le même univers gastronomie-hôtellerie que ses restaurants, et Bordeaux est la région viticole la plus lisible du monde pour un grand public. C’est une extension de marque, et elle fonctionne comme telle.
Pour vous, nous dirions non, avec une exception. L’exception, ce sont les critères. Juger une propriété sur sa régularité à travers les millésimes plutôt que sur une bouteille d’une année donnée est un vrai progrès face à la note sur cent, et si cette idée se diffuse, l’exercice aura servi à quelque chose.
Mais la liste, elle, est un match retour que personne n’a demandé entre des concurrents qui avaient tous gagné à l’aller. Les neuf noms du sommet étaient déjà les neuf noms du sommet avant lundi. La seule information vraiment neuve du guide, c’est que Latour n’a pas participé. Et Latour n’a plus besoin de la permission de personne depuis très longtemps.
Achetez le castillon.
Sources : Un Oeil en Salle pour la liste complète, Vitisphere sur un guide qui enfonce les portes ouvertes, Vino Joy News sur les premiers crus recalés, Decanter sur le départ de Cheval Blanc et Ausone, Liv-ex sur l’effet des retraits sur les prix
Photo d’en-tête : une borne dans le vignoble de Petrus, à Pomerol, par Hullie, domaine public, via Wikimedia Commons.