Le 11 septembre, les 67 Pall Mall Global Wine Communicator Awards ont remis leur prix d’écriture courte, doté de 3 000 livres, à un sommelier londonien, Fikayo Ifaturoti, pour un texte intitulé “Collector Logs, No. 4 | The Stradivarius Violin x 1969 Bollinger VVF”.

En quelques jours, tout le milieu de l’écriture sur le vin se demandait si une machine ne l’avait pas écrit.

On a publié la semaine dernière un article sur les lecteurs qui préfèrent demander à une IA plutôt qu’à un sommelier. C’est le même débat pris par l’autre bout, et il est plus gênant, parce que les gens qui écrivent sur le vin pour vivre n’arrivent pas à répondre à la question posée à leur propre métier.

Ce que l’on sait vraiment

L’accusation est partie publiquement de l’auteur Miquel Hudin, qui a demandé ce qu’il fallait penser d’un prix majeur attribué à ce qu’il qualifiait de texte généré à 100% par une IA. Felicity Carter a sorti l’affaire dans Drinks Insider le 18 septembre, sous le titre “Did a Chatbot Just Win a £3,000 Writing Prize?”. Alice Feiring, Henry Jeffreys, Tim Atkin et Alder Yarrow en ont tous écrit dans la semaine.

Les éléments avancés sont stylistiques. Jeffreys relève les fragments hachés qui remplacent les paragraphes, les constructions ternaires du type “We’ve scanned it. Measured it. Analysed it.”, et la tournure “Not because we lack…” que les modèles servent en boucle. Il décrit l’ensemble comme aride et impersonnel. Feiring va plus loin : le texte ne contient rien de sensoriel et rien de personnel, et ne dit jamais au lecteur pourquoi cette analogie du Stradivarius a été choisie, quel goût avait le Bollinger, ni le son que fait un Stradivarius.

Puis on a passé le texte aux détecteurs. C’est là que la preuve s’effondre.

Quatre détecteurs ont répondu 100% IA. Deux ont répondu partiellement. Deux ont répondu humain. Pangram, le plus souvent cité dans ce genre de querelle, a conclu à la machine à chaque passage. Huit outils, trois réponses différentes.

Pourquoi ce n’est pas une preuve

On ne va pas t’affirmer que Fikayo Ifaturoti a utilisé un chatbot, parce qu’on n’en sait rien, et personne parmi ceux qui ont écrit là-dessus n’en sait davantage.

Les détecteurs d’IA ne sont pas des instruments de police scientifique. Ce sont des estimations statistiques du degré de prévisibilité d’un texte, et on sait qu’ils se trompent sur les écrits formels, sur les auteurs non anglophones, sur les textes très retravaillés ou simplement bien tenus. Quelqu’un qui écrit proprement et qui coupe beaucoup produit exactement la prose à faible variance que ces outils classent comme synthétique.

La remarque la plus utile de toute l’affaire vient d’Elaine Chukan Brown, membre du jury, qui met en garde contre le recours aux détecteurs : les signes que nous avons décidé d’attribuer à l’IA existent, rappelle-t-elle, parce que de vraies personnes écrivent comme ça. Les modèles les ont appris de nous.

Richard Hemming, fondateur du prix, dit tenir de source sûre que le travail n’était pas entièrement généré, décrit le style comme une écriture dépouillée que pratiquent de jeunes auteurs, et estime que la comparaison avec le Stradivarius révèle un esprit au travail plutôt qu’un modèle. Il a aussi annoncé que le prix se dotait d’une politique sur l’IA pour l’an prochain.

Cette dernière phrase est l’aveu. Un jury sûr de son résultat de cette année n’a pas besoin d’une règle pour l’année suivante.

La partie qui va faire mal

Voilà ce qui dépasse la simple querelle.

Si une machine a pu plausiblement gagner un prix d’écriture sur le vin, c’est qu’une grande partie de l’écriture sur le vin donne déjà l’impression d’avoir été écrite par une machine. Feiring le dit sans détour : c’est trop souvent de la communication déguisée en article. Des notes de dégustation assemblées avec les mêmes quarante adjectifs. Des portraits de région interchangeables d’une appellation à l’autre avec un chercher-remplacer. Des phrases qui sonnent autorisées et ne veulent rien dire.

Quand le style maison d’un genre est fluide, assuré, symétrique et vide, on a fabriqué le jeu d’entraînement parfait pour la chose qui nous bat aujourd’hui, et on a détruit du même coup sa propre capacité à la repérer. On ne détecte pas un chatbot en cherchant l’absence d’âme dans un milieu qui la récompense.

C’est pour ça qu’on travaille comme on travaille ici. Antoine s’assoit face à un vigneron avec un micro et lui demande ce qui a foiré en 2003. C’est plus lent, c’est moins propre, et les meilleurs moments sont souvent quelqu’un qui rit d’une question idiote. Rien de tout ça n’est générable, parce que rien de tout ça n’existait avant que deux personnes soient dans la même pièce.

Ce qu’on aimerait voir

Pas une chasse aux sorcières. Une personne nommément désignée porte aujourd’hui le coût réputationnel d’une défaillance institutionnelle, et c’est à l’envers.

  • Un jury doit pouvoir poser la question. Le vrai reproche de Feiring n’est pas que le jury s’est fait avoir, c’est que personne n’a rien demandé. Un simple “racontez-nous comment vous avez écrit ça” aurait réglé l’affaire en un après-midi.
  • Publier la règle maintenant, pas l’an prochain. Tous les candidats de 2026 méritent de savoir à quoi ils jouaient.
  • Récompenser ce qu’un modèle ne peut pas inventer. L’entretien que personne d’autre n’a obtenu. Le domaine où l’on a vraiment mis les pieds. Le chiffre qu’on a vérifié et qui était faux.

Ce dernier point n’est pas théorique. On a publié hier un article sur une statistique champenoise largement reprise qui se révélait fausse. Un chatbot l’aurait répétée, avec aplomb, en trois phrases symétriques.

Où ça nous laisse

Le prix survivra. L’écriture sur le vin aussi, probablement.

Mais le résumé honnête de septembre 2026, c’est qu’un des prix phares de la filière a produit un résultat sur lequel son propre jury, son fondateur et les outils de détection n’arrivent pas à se mettre d’accord, et que la seule certitude est que personne ne peut rien prouver. Ce n’est pas un problème de technologie. C’est ce qui arrive quand un milieu passe trente ans à écrire dans une voix qui n’appartient à personne en particulier.