You are currently viewing #62 – Véronique Dausse – Château Phélan Ségur

#62 – Véronique Dausse – Château Phélan Ségur

Le Château Phélan Ségur fait partie des grands noms des vins de Bordeaux. Quelle chance pour moi de pouvoir rencontre Véronique Dausse, directrice générale du Château pour me plonger dans son parcours et dans les enjeux de ce grand vin. Voilà de quoi émoustiller vos papilles et vous donner envie, sans aucun doute, d’y mettre quelques bouteilles dans votre cave à vin. Je vous le recommande !

Antoine : Bonjour Véronique.

Véronique : Bonjour Antoine.

Antoine : Merci beaucoup de m’accueillir. On est au Novotel de Paris.

Véronique : C’est glamour.

Antoine : On profite de ton passage de quelques jours à Paris pour avoir cet échange ensemble. Je suis ravi d’être avec toi. On va parler évidemment de plein de choses puisqu’il se passe plein de choses à Phélan Ségur et à Bordeaux. Tu as une carrière qui est plutôt riche.

Est-ce que tu peux commencer par te présenter ?

Véronique : Je suis Véronique Dausse. J’ai cinquante-quatre ans, je vais le dire, il n’y a pas de problème. Je suis née en Lot et Garonne. Je n’y ai pas vécu très longtemps, je suis partie j’avais dix-sept ans. J’ai fait toute ma carrière dans le vin, complètement par hasard puisque je suis issue d’une famille très agricole, pour le coup d’immigrés italiens pour la moitié, qui n’avait rien à voir avec le vin. Ma carrière s’est déroulée avec beaucoup de mobilité par contre dans cet univers absolument passionnant, fascinant qu’est celui du vin. Je suis à Bordeaux maintenant depuis 2010 avec ma famille.

 Tu me dis que tu es arrivée dans le monde du vin par hasard. Tes parents étaient agriculteurs. Tu devais déjà avoir cet attrait pour l’extérieur, la plante, le vivant d’une manière générale. Qu’est-ce qui a fait que tu t’es intéressée à la vigne et au vin ?

Véronique : C’était même l’inverse si tu veux. Je pense que je crois que je voulais fuir cet univers parce que c’était un univers où l’on vivait bien mais c’était un univers qui était rude et précaire. Je pense que je voulais fuir ça et donc je suis passée en bac C. J’ai fait une prépa et une école de commerce. Quand je suis arrivée dans cette école de commerce, je me suis tellement ennuyée. Au bout d’un an j’ai annoncé à mon père, qui était un peu la figure tutélaire du groupe avec sa mère, avec ma grand-mère italienne, que j’allais arrêter, que ce n’était pas possible, que ça n’avait aucun sens. Mon père m’a dit : « C’est hors de question, tu as fait deux années de prépa, tu vas jusqu’au bout. ». Et heureusement.

C’était dans le milieu des années 80, c’était le démarrage des expériences à l’étranger mais ce n’était pas du tout normé. C’est-à-dire que là on nous a dit : « Si vous voulez partir faire un stage, mais pas du baby-sitting, un vrai stage d’entreprise vous partez et on vous récupèrera. On ne sait pas très bien comment ça fonctionne, mais on vous récupèrera quand vous rentrerez de ce stage. »

C’était les promos de 1980 à l’époque. On est trois à être partis dans trois univers complètement différents. Mais moi quand j’ai voulu partir c’était les années Reagan, c’était les États-Unis étaient le centre du monde, on a oublié ça. Toi Antoine, tu n’as pas vécu ce monde-là où le monde était centré sur les US. Nous c’était les années Mitterrand, là-bas c’était les années Reagan. C’était inspirant de deux façons différentes. Moi je préférais l’aspiration américaine.

Deux ambiances.

Véronique : Oui, exactement. Je pensais que les États-Unis, et en particulier la côte ouest, c’était des plages à perte de vue avec des cocotiers partout et des grosses voitures. J’ai commencé à chercher un stage de ce côté-là des États-Unis. Il y avait vraiment cette aspiration pour « on n’est rien et on peut faire des choses. ».

À l’époque, on n’envoyait pas de mail. On envoyait des lettres. J’avais écrit à pas mal de boîtes dans la Silicon Valley parce que c’était vraiment le moment où l’on entendait beaucoup parler de la Silicon en France. Et puis j’ai envoyé aussi parce qu’étant du Sud-Ouest, des candidatures, des sociétés dans le vin, des caves, à Napa. C’est un Français qui m’a répondu, Bernard Portet. Il est à la retraite aujourd’hui. C’était le régisseur d’une propriété qui s’appelle Clos du Val, à Napa et qui m’a dit : « Banco, on y va. Si tu trouves ton visa J-1, et bien je te prends. ».

C’est comme ça que je suis arrivée, en ne sachant rien du vin, en balbutiant quelques mots d’anglais scolaire, à Napa. Je dois dire que ça c’est, ma vie a basculé réellement ce jour-là. C’était Napa de 86 ou 87, j’ai dû arriver en 86.

Les Champenois avaient beaucoup investi. Mondavi était au faîte de sa gloire. La Napa était très développée, pas du tout comme elle l’est aujourd’hui où c’est devenu un business incroyable et on ne peut plus planter. Il y avait un spirit incroyable et il y avait de l’énergie, des wine makers du monde entier, des Suisses, des Néo-Zélandais, des Espagnols, des Français. C’était une communauté de jeunes formidables.

Évidemment tout le monde ne vivait pas réellement en communauté. Ce n’était pas Woodstock, mais c’était assez proche de ça. On vivait aussi avec des gens qui travaillaient dans des restaurants mais qui étaient à la plonge, comme sous-chefs. Tout le monde vivait ensemble et on passait nos temps non-travaillés à déguster.

Quand je suis arrivée, j’ai participé à une dégustation comme ça. Quand j’ai vu et j’ai vécu, j’ai ressenti cette passion qu’ils avaient tous à faire déguster leurs vins, mais pas que leurs vins, c’est-à-dire aussi à déguster le vin des autres, à parler, à refaire ce monde et ce millésime, et pourquoi, et ce défaut, cette qualité, ces arômes, ces structures, je me suis dit : « Mais ce n’est pas possible. C’est incroyable. ». Et surtout l’enjeu qui était, que vivaient ces personnes-là quand elles parlaient du vin. Je me suis dit mais ça c’est ma vie. Et ça s’est fait naturellement. Donc j’ai eu, au moins une fois dans ma vie, le « love at first sight ». Et ça a vraiment été ça. C’est comme ça que tout a démarré.

Antoine : Incroyable. Ça devait être des moments incroyables quand tu étais chez toi, en France, et que tu envoyais ces lettres. Tu devais avoir un peu d’espoir, ou est-ce que tu te disais « Bon on verra. » ?

Véronique : Je disais « on verra ». Vraiment.

Antoine : Je pense que c’est une leçon de manière générale, j’ai remarqué que, encore aujourd’hui les lettres ça fonctionne très bien en fait quand on veut échanger avec des gens. Peut-être d’autant plus aujourd’hui parce qu’on ne reçoit plus du tout de lettre. En général,  c’est assez efficace. Et en fait tu as tenté, on verra ce que ça donne mais il faut y aller ?

Véronique : Complètement.

Tu es restée combien de temps là-bas ?

Véronique : J’y suis restée trois vendanges, deux ans et trois vendanges.

Antoine : Ah oui. Tu étais partie pour un stage.

Véronique : J’étais partie pour un an. Je suis restée très légale avec un J-1. Il ne faut pas leur dire, à l’administration américaine, mais pendant un an.

Antoine : Tu ne vas plus pouvoir y entrer.

Véronique : Si. J’ai presque demandé la Green Card. Je suis restée deux ans et trois vendanges. Je me cachais avec les Mexicains dans les vignes. C’était l’époque, enfin je ne sais pas du tout comment c’est maintenant. Mais, à l’époque on faisait beaucoup travailler les Mexicains dans les vignes. Il y avait des hélicoptères qui passaient le week-end, il y avait souvent des vents de panique.

C’est vrai ?

Véronique : C’est pour l’anecdote, parce que même s’ils m’avaient mise dehors, je n’aurais pas risqué grand-chose. J’avais passé mon permis, j’avais mon ID. Le seul problème que j’avais, c’est que je n’avais pas 21 ans. Il a fallu que j’attende 21 ans pour entrer officiellement dans les bars. Ça m’a évité de devoir escalader toutes les barrières.

C’était top et ça a littéralement changé ma vie. C’est ce que je dis à mes enfants qui sont exactement à la même période de leur vie que la mienne quand je suis partie. « Ne lâchez rien. Essayez tout le temps. Prenez toutes les opportunités parce que parfois les opportunités sont là et vous ne les prenez pas. »

C’est vraiment un truc que j’ai pu remarquer avec toutes les personnes avec lesquelles j’ai pu discuter, c’est le pouvoir de saisir l’opportunité. Il y en a tellement qui peuvent se présenter à nous sans que l’on en soit forcément conscient, sans qu’on le voie.

Antoine : J’écoute beaucoup de podcasts d’entreprenariat. J’ai réécouté un podcast qui s’appelle Nouvelle École qui est spectaculaire. Ils ont arrêté maintenant depuis longtemps mais qui est un podcast avec des gens incroyables. Ils parlent beaucoup du poids de la détermination, à quel point si tu es déterminé tu peux réussir quelque chose. Je suis plutôt d’accord avec ça, je pense que la détermination ça joue beaucoup. Mais je pense aussi qu’il y a cette part de visualisation, de chance, à savoir prendre l’opportunité justement quand elle passe. C’est de la détermination, mais il y a aussi la capacité à le faire qui change beaucoup de choses. Tu étais partie pour un an, qu’est-ce que qu’il se passe ? On te propose de rester plus longtemps, ou tu te dis que tu as envie de rester plus longtemps ?

Véronique : Et bien moi je serais restée, c’est mon père qui m’a fait rentrer. Je serais restée, j’aurais trouvé un moyen de redevenir légale, ce n’était pas un problème. J’avais un poids familial qui était quand même assez important, avec cet ascenseur social parce que pour le coup j’avais fait des études. J’étais l’aînée. C’est un peu difficile de le dire comme ça, mais il y avait quelques espoirs en moi. Ce n’était pas possible, il fallait que je revienne et que je rentre dans les clous. J’avais commencé cette école. Il fallait que je la finisse. J’ai été un peu rappelée à l’ordre par la patrouille. Je suis rentrée. Je l’ai souvent regretté. Il y a des bifurcations comme ça. Quand on vieillit, on voit les bifurcations.

Celle-là, je dois dire que j’ai un peu regretté de rentrer, mais je l’ai assumé et je trouve que ma vie est belle et que j’ai fait plein d’autres choses et que si j’étais restée aux États-Unis évidemment ma vie aurait été différente. Mais ça n’aurait peut-être pas été meilleur, au contraire.

Il y a une autre bifurcation que j’ai prise et rétrospectivement celle-là je la regrette beaucoup. C’est que 1994 j’ai passé deux mois au Chili. J’étais entre deux jobs, j’allais partir en Champagne. Le Chili en 1994, ce n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui. J’ai juste adoré. Quand j’ai passé la Cordillère des Andes, en bus, en buvant du maté la nuit, pour basculer sur l’Argentine, là je me suis dit : « Là tu fais quelque chose, et ça c’est un vrai choix dans ta vie de partir, de ne pas rester ».

J’avais adoré ce pays, les gens, l’esprit… C’était à nouveau une aventure pour eux. Le vignoble se développait et était en train d’exploser. La qualité des vins était vraiment en train de se développer. Il y avait des investisseurs étrangers qui arrivaient. Plein de choses incroyables.

J’ai pris la décision de partir, de continuer mon voyage qui était prévu. C’était prévu de ne pas rester. Souvent je pense à cette nuit-là, dans ce bus, quand je bascule et que je quitte ce pays. Je pense que j’aurais été hyper heureuse là-bas.

Antoine : Il n’est pas trop tard.

Véronique : Si, on ne rase pas gratis après. Ce n’est pas vrai.

Après cette expérience à Napa, tu rentres en France et tu finis ton école ?

Véronique : Oui, l’horreur.

Antoine : Ça devait être super bizarre. Tu devais avoir deux ans de décalage avec tout le monde, tu ne connaissais plus personne.

Véronique : Je n’ai fait que des stages. À chaque fois que je pouvais partir en stage. J’ai fait de l’humanitaire au Burkina Faso. Dès que je pouvais partir, je partais.

Antoine : Oui, je comprends. En même temps parfois, c’est un peu l’enfer ces écoles.

Véronique : C’est comme ça.

Si tu y vas pour y rester, c’est un peu dommage. Il faut y aller pour partir justement, pour faire d’autres choses. C’est un peu une parenthèse, mais c’est un truc de fou dans le modèle économique, ces écoles. Ça coûte super cher. Aujourd’hui en tout cas, ça coûte un bras. Le truc qu’il faut faire c’est essayer de ne pas y rester trop et partir le plus possible.

Véronique :  Ce n’était pas le cas à notre époque. Moi j’y suis restée longtemps, entre la rentrée et la sortie, les frais de scolarité étaient quand même, n’avaient pas doublé mais quasiment. Il n’y avait pas autant, enfin si tu le souhaitais, tu pouvais faire des stages tout le temps. Ce n’était pas un problème. Tu te débrouilles toujours. Mais, c’était toi qui le voulais. Ce n’était pas l’école qui l’imposait. J’ai passé des heures de cours à l’école. Je crois qu’aujourd’hui, c’est moins vrai. Ce n’est pas pareil en tout cas.

Tu finis en ponctuant de stages et en essayant d’en sortir. Qu’est-ce que tu fais en sortant ?

Véronique : En sortant je pars pour le Languedoc parce qu’aux États-Unis, à Napa, j’avais rencontré Robert Skalli qui était propriétaire à l’époque de Saint-Supéry qui vient d’être vendu Wertheimer donc à Chanel. À Bordeaux, c’est Rauzan-Ségla et Canon. Maintenant c’est aussi Domaine de l’Île à Porquerolles. Entretemps, j’avais fait Vinexpo, j’étais allée le voir. Il voulait m’embaucher en stagiaire, mais ce qu’il me proposait ne me plaisait pas. C’est lui qui est venu me chercher. J’ai passé quatre ans à Sète avec Robert Skalli qui développait lui une marque de vin de pays d’Oc d’abord qui a contribué à la naissance des vins de pays d’Oc.

À cette époque-là il faut savoir que les vins de pays d’Oc qui étaient vendus en vrac étaient plus chers que les AOC du Languedoc, ce qui est assez incroyable. Et il développait une marque. Donc il développait deux choses à la fois : ce concept de vins de cépage et le concept de marque de vin de cépage.

Je t’assure qu’à l’époque tu disais chardonnay, cabernet, merlot, les gens disaient à tes souhaits quoi. C’était quelque qui était plutôt de l’ordre justement des new words que français. Et ça a été un succès incroyable avec des vraies bases de marketing puisque moi j’étais au marketing, avec des choses incroyables. J’avais appris aux États-Unis le respect du client, les attentes des consommateurs, la volonté d’être pragmatique mais d’aller jusqu’au bout.

Et là, j’ai pu le faire avec un homme qui avait une vision incroyable et des ambitions dingues. En plus, il avait une passion pour l’art contemporain qui avait, alors pas une fondation, mais un petit espace à Fortan d’art contemporain.

On était très proches de tout le mouvement sétois avec les Combas et les Di Rosa. Et puis d‘autres aussi qui venaient faire des expositions. On leur achetait une œuvre, on faisait des étiquettes particulières. Il y avait une dynamique.

Les vins étaient vraiment travaillés pour les goûts des consommateurs. On a, je pense, référencé les plus grands importateurs du monde, mais très rapidement parce que c’était un concept incroyable. Les vins étaient bons. Ils n’étaient pas tout à fait en entrée de gamme mais ils étaient quand même abordables et il y avait un vrai concept marketing.

Il y avait une démarche qualité/vin derrière qui était incroyable parce que c’étaient des vins que l’on sourçait principalement chez des caves coopératives ou des producteurs particuliers, plutôt des caves coopératives. La démarche qualitative auprès de ces producteurs languedociens était incroyable.

L’équipe était formée de Philippe Tolleret, Philippe Giraudon. C’était dingue et l’équipe a fait vraiment progresser le Languedoc. C’était très enthousiasmant, très visionnaire. Je n’ai travaillé, ou dans tous les cas je n’ai aimé travailler que dans des endroits où il y avait une aventure, où il y avait un projet, où on développait des choses. Si c’est pour reproduire ce qui existe c’est moins passionnant, je trouve.

Est-ce que dans cette expérience, tu as essayé de tirer un peu les leçons de ce que tu avais vu dans la Napa pour les réimporter ? Tu as parlé d’attentes des consommateurs. Quels sont les points principaux que tu as retirés de la Napa et que tu as essayé de mettre en place en France ?

Véronique : Tu sais quoi ? C’est souvent ce que me demandent mes enfants. Elle est drôle cette question. Mes enfants me demandent : « Qu’est-ce que tu as appris aux États-Unis ? ». Je ne sais même pas. Ça fait partie de moi maintenant.

Je pense que c’est le respect de quelqu’un qui fait la démarche de venir vers toi. Quelqu’un qui te dis qu’il n’aime pas, et bien il n’aime pas, c’est comme ça. Après tu peux essayer de le faire progresser, de faire évoluer son goût, de le rendre plus technique.

Mais c’est aussi en termes de démarche commerciale, c’était dingue. Je veux dire que la mise en marché sur les États-Unis, bon maintenant c’est un peu moins vrai, mais qui est très longue. Tu produis tes vins, après tu as un importateur. En l’occurrence, il n’y avait pas d’importateur parce que c’était directement avec un distributeur, mais c’est très long. À chaque fois, il faut mettre sa concentration sur le commercial, de ne jamais négliger, d’animer tout ton réseau, de donner des choses qui sont faciles à retenir, des key C’s Points. Ça a l’air très bête, mais les gars ont vingt-cinq, trente, quarante, cinquante, cent vins à vendre.

Il faut les rendre à l’aise il faut les rendre experts, il faut les rendre heureux, il faut les rendre fiers. Et tout ça, je trouve que c’est quelque chose tu vois, cette gestion du commerce qui existe aux États-Unis.

Moi quand je rencontre des commerciaux je leur dis : « Je vous aime ». Ils sont là : « Ah bon ? ». Si, je vous aime, vous êtes hyper importants, c’est vous qui portez la bonne parole, c’est vous qui concrétisez les affaires, je vous aime.

Antoine : C’est souvent le cas. On parlait un peu de ce que je fais. J’ai fondé une entreprise en automobile et en fait on échange pas mal avec d’autres personnes, des industriels. On sent souvent une prégnance de l’intellect et de l’ingénieur, un peu. Je ne remets pas du tout en question, j’adore mes ingénieurs. Moi aussi je les aime et il n’y a aucun problème.

Mais tu sens que parfois le commerce est un peu, pas un gros mot, mais un peu de côté, un peu oublié. Alors qu’en fait c’est ce qui fait avancer une boîte. Tu ne peux pas vendre un truc qui n’existe pas ou qui n’est pas bon. Mais si tu ne vends pas, il ne se passe rien.

Véronique : Tu vois c’est ce que je dis aussi. À Napa il y a énormément de tourisme. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que c’est Walt Disney, mais avec ce petit train maintenant qui remonte la Napa. Moi je ne l’ai pas connu à l’époque. J’avais ’appris ça à Clos du Val, avec Bernard Portet qui a été un mentor pour moi, savoir être, vraiment, mais même parfois à l’extrême, la notion d’exemplarité. C’était incroyable.

Il m’a vraiment sauvée, je pense. Tu sais il me disait, Bernard me disait : « Quelqu’un qui passe la porte, le gate de Clos du Val, c’est quelqu’un que tu dois respecter, c’est quelqu’un qui fait la démarche. Et à Phélan ça, c’est quelque chose qui pour nous a été intégré. C’est-à-dire que l’on personnalise la relation. I faut prendre rendez-vous pour venir, parce que l’on est une toute petite équipe et que l’on n’a pas de guide, on n’a pas d’hôtesse. Quand on reçoit, c’est toujours nous qui recevons parce qu’on aime ça et qu’on pense que ça a plus de fond. Ton nom est écrit sur un petit tableau : « Bienvenue à Antoine », etcétéra. Moi, je respecte beaucoup ça parce que je pense que la personne qui fait la démarche est une personne qui mérite notre attention. Pour moi, c’est très important.

C’est une valeur que j’aime beaucoup : l’hospitalité. Je trouve ça super important, clairement. Tu restes combien de temps, du coup, dans le Languedoc ?

Véronique : J’y suis restée quatre ans.

Et ensuite, qu’est-ce qu’il se passe après quatre ans ?

Véronique : Le directeur général de Fortant de France part en Champagne. Il était très sympa, un vrai intellect. Il me dit qu’il part en Champagne prendre le poste de direction générale d’une coopérative, qui s’appelle, alors qui à l’époque s’appelait Nicolas Feuillatte, ou le Centre Vinicole. On était un tout petit noyau avec lui, on était très proches. Il nous a dit : « Est-ce que ça vous intéresse d’aller vivre une autre expérience ? ». On était super jeunes. Je n’étais pas mariée, je n’avais pas d’attaches. Je n’avais jamais mis les pieds en Champagne. J’adore le champagne, le vin des rois.

Et du coup, on est trois à être partis l’avoir rejoint là-bas. C’était incroyable. Le Centre Vinicole, à l’époque, alors maintenant ils viennent de fusionner je crois avec une autre cave coopérative, c’était déjà un vigneron sur quatre en Champagne à l’époque qui était concerné, qui était apporteur, directement ou indirectement au Centre Vinicole. C’était énorme, c’était un centre de production viticole mais juste dingue. Je sais que la partie technique de Moët venait souvent visiter nos installations, c’était incroyable. Il y avait la force des approvisionnements, ce qui est un peu le maître mot en Champagne.

Et puis il y avait cette petite marque qui s’appelait Nicolas Feuillatte. Quand je suis arrivée Nicolas Feuillatte c’était quatre cent mille bouteilles. On n’avait aucun dossier, il n’y avait rien, c’était dingue. Il y avait un directeur export Pierre Clamens, qui est un type extra. On est arrivés là et on a monté cette marque avec une équipe technique qui était remarquable. Avec des vinificateurs incroyables et un outil technique à faire pâlir les plus grandes marques. J’y ai passé onze ans.

Tu connais la Champagne comme ta poche alors ?

Véronique : Je ne dirais pas comme ma poche. Disons que j’ai beaucoup aimé la Champagne. Je connais plutôt le monde comme ma poche.

Pour le coup, j’ai commencé dans l’équipe export. Je m’occupais beaucoup des États-Unis parce que c’était aussi un peu mon pays, avec quelqu’un d’extraordinaire qui s’appelle Martin Sinkoff. Il avait développé plusieurs marques sur les États-Unis, dont Réserve Saint-Martin. Et donc il nous a pris sous son aile. Il vit maintenant en partie à Tel-Aviv. D’ailleurs, il monte une entreprise d’importation de bordeaux, pas du tout cachère, mais juste de grands crus, sur Israël.

J’ai développé les États-Unis, j’y allais tous les mois. En plus, il y a eu un timing qui était que le millénaire arrivait. Comme nous étions une coopérative, on était en premier cru déjà d’ailleurs à l’époque. Chaque fois que l’on allait voir un client on disait : « Non on ne vous limitera pas, nous on a des apros. ».

Le timing était parfait. On arrivait avec des vins qui n’étaient pas très chers. Je me souviens très bien aux États-Unis c’était le 19,99. Il fallait que l’on soit en-dessous de vingt dollars. On arrivait à ce prix consommateur de 19,99$. Ça fonctionnait très bien. On avait une unité qui était top de premier cru. C’était un peu rafraîchissant. Et on a progressé aux États-Unis, mais dans plein de pays dans le monde.

Petit à petit je suis passée directrice export et de directrice export j’ai pris la direction commerciale marketing communication. Il y avait un budget communication extrêmement important en Champagne avec des campagnes de pub qui étaient très sympas, dont certains se souviennent peut-être. C’était Paris, New York, ailleurs, il y avait des animaux, des décos. On était complètement disruptifs. C’était le terme à la mode à l’époque dans ces communications un peu compassées où on voyait des bouteilles, enfin bref. On s’est éclatés. C’était génial. C’est une marque aujourd’hui qui doit faire neuf ou dix millions de bouteilles, quelque chose comme ça.

Antoine : Aujourd’hui, c’est gigantesque.

Véronique : Oui, c’est ça. Quand je suis partie, on devait être déjà à huit millions, ou sept millions. Avec des enjeux incroyables, c’était passionnant. Ça a été une expérience passionnante.

Tu as dû voir un développement incroyable. Pour toi, déjà, vous avez dû vous marrer. Tu parlais d’une petite équipe. C’était un petit commando.

Véronique : C’est exactement ça. On travaillait à onze heures du soir. Je n’avais pas d’importateur sur les États-Unis. J’avais juste cet agent qui était Martin SinkoffÇa veut dire que je m’occupais en fait de trouver une société de clearing. On expédiait les vins, eux dédouanaient, mais on n’était même pas informatisés.

C’est-à-dire qu’il fallait que je recompte les bouteilles que j’envoyais, qu’eux me passent leur stat de facturation pour voir si ça correspondait. À vingt-trois heures on était toujours en train de tout faire à la main. C’était trop drôle. En même temps on voyait cette marque qui explosait. C’était formidable et très enthousiasmant. Une vraie aventure avec, en même temps, ce côté que j’adore en Champagne, même si pour moi c’est une région qui est un peu rude, c’était que le produit crée du lien. J’ai des souvenirs de vendanges.

Alors nous, on ne vendangeait pas, puisqu’on allait chercher les jus, mais d’aller dans les pressoirs champenois à huit heures du matin, ouvrir une bouteille de champagne avec beaucoup de cochonnailles, etcétéra, et de parler avec des gens mais qui sont extraordinaires, qui sont peut-être un peu rudes au démarrage mais après formidables. J’ai beaucoup d’excellents souvenirs. Et j’ai gardé d’excellents amis là-bas, et j’y vais avec beaucoup d’émotion, toujours.

Antoine : C’est une région que je n’ai pas énormément visitée. J’ai dû faire deux ou trois interviews en Champagne. J’avais vu Pierre-Emmanuel Taittinger. J’étais allé voir Leclerc Briant.

Véronique : Ils étaient en dégustation hier soir.

Antoine : Ah ben voilà ! Ils sont très sympas. D’ailleurs il faudrait qu’ils passent dans le  podcast. Et une marque aussi qui s’appelle EPC, je ne sais pas si tu les connais aussi ?

Véronique : C’est nouveau.

Antoine : C’est nouveau. Et ce n’est pas mal du tout ce qu’ils sont en train de faire. C’est plutôt bon. Ils sont en train de faire des trucs assez cool. C’est assez marrant de voir que c’est toujours dynamique et qu’il se passe plein de choses et c’est aussi assez explosé sur le tourisme là-bas, c’est impressionnant. Tu restes onze ans. Pourquoi tu pars après onze ans ?

Véronique : Pour des raisons familiales pas très drôles. Je ramène mes trois enfants, parce qu’en fait je vivais dans le sud de la Champagne, dans l’Aube qui est une Champagne encore différente de la Marne. Et j’ai ramené mes enfants à Bordeaux, enfin dans le sud-ouest. Ils étaient tout petits. Je me suis réinstallée. Je suis très sud-ouest, très rugby, j’aime la chasse, j’aime la corrida. Désolé. Je suis très sud-ouest.

Antoine : Je ne vais pas me faire des amis.

Véronique : Non, ce n’est pas grave.

Antoine : Ça va, on en est déjà à vingt-sept minutes.

Véronique : Ils auront dégagé ! Ce n’est pas grave. J’assume assez bien moi ça. Ça a été forcé. Ce n’était pas un départ volontaire. Les circonstances ont fait que je suis partie de Champagne, mais je suis très heureuse d’être retournée dans mon sud-ouest chéri. Mes enfants du coup ont un accent du sud-ouest, jouent au rugby, y compris mes deux filles qui ont joué au rugby. Maintenant elles ont arrêté.

En Champagne, elles n’auraient pas joué au rugby.

Véronique : Il y a un club, à Épernay. Je me souviens d’un derby Épernay /Sancerre, enfin ce n’est pas tout à fait un derby. Il y avait un très joli club à Épernay, je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, mais ça jouait un peu au rugby. Mais ça n’avait pas le même accent !

C’est clair. Ça m’apprendra à sous-estimer les capacités à jouer au rugby de la partie nord de la France. Tu es partie pour Bordeaux. Tu arrives tout de suite chez Phélan Ségur ?

Véronique : Non. J’ai fait plein de choses avant.

On est en quelle année ? Au début des année 2000, c’est ça ?

Véronique : Non, on est plus tard que ça, on est en 2007. J’ai succombé au charme d’Antoine Leccia. Antoine Leccia c’est le président du directoire d’Advini, qui est pour les plus anciens c’est Jeanjean en Languedoc, ils ont racheté Laroche, le domaine Laroche à Chablis, c’est Gassier en Provence, c’est Rigal à Cahors. Je crois que c’est toujours eux, c’est Antoine Moueix à Bordeaux. Qu’est-ce qu’ils ont d’autre ? Ça fait partie des gros groupes dans le vin.

Ils n’ont a rien à voir avec la taille de Granger ou Castel, mais c’est quand même un groupe assez important et qui balaie d’abord plein de segments. Entre un grand cru Domaine Laroche et du bag-in-box fait dans le Languedoc… Ce n’est pas péjoratif mais c’est une gamme qui est très haute et qui balaie beaucoup d’appellations.

J’ai travaillé auprès d’Antoine Leccia. Je dois dire que le rythme de travail alors que l’on était basés à Saint-Félix-de-Lodez, alors que mes enfants tout petits habitaient à Bordeaux. Il était hors de question que je les bouge de Bordeaux. Ça a été un peu usant pour moi.

Ce sont des métiers qui sont très difficiles. J’avais la direction générale du commerce. C’était trop brutal pour moi. Ce sont des postes aux enjeux colossaux.

Je me souviens d’une négociation avec un gros opérateur anglais. Quand on fait les prix et qu’on regarde les marges, on est au centime près, pas à l’euro près. C’est au centime près. Souvent d’ailleurs, la marge se fait sur à l’achat sur les vins et non pas à la vente. Sur les blancs de Gascogne par exemple, le job d’acheteur est à la limite plus important que celui du commercial. En l’occurrence je me souviens très bien d’avoir travaillé sur une analyse de valeurs le soir pour une négo, le lendemain je partais pour l’Angleterre. À l’époque le directeur général de l’entité Jeanjean m’avait dit : « Si on n’a pas ce marché, on met l’usine en chômage technique pendant un mois ».

La pression dans l’avion.

Véronique : C’est ça. C’était vraiment un univers absolument passionnant. Mais c’était trop dur pour moi. Je pense que c’était trop difficile pour moi, et puis j’étais séparée de mes enfants. Non, ce n’était pas fait pour moi. Je ne me suis pas éclatée.

C’était peut-être un peu loin du produit ? Dans ce que tu disais, tu étais du côté communication/commerce, mais quand même très proche de « comment est-ce que l’on construit un vin, comment on répond aux attentes des consommateurs ». Alors que là, tu étais plus dans les volumes, dans des négos.

Véronique : Voilà. C’était plus des techniques que du vin. Peut-être que je n’en ai pas parlé, mais toutes les entreprises dans lesquelles je suis passée même que ce ne soit que du Val à l’époque aux États-Unis, que ce soit justement Fortant de France dans le Languedoc ou en Champagne. Le produit en tant que tel et son mode de fabrication, sa genèse, pour moi ça a été un fil conducteur. Je n’ai pas fait d’études d’œnologie ni de viti, mais j’ai vécu plein de situations différentes dans le vin. Je l’ai en moi, je ne suis pas œnologue. D’ailleurs ce n’est pas l’objectif. À la limite j’aurais pu faire un BTS viti/œno par correspondance.

C’est surtout d’ailleurs à la propriété à Phélan que j’apprends. C’est ma douzième vendange. Il n’y a pas de directeur technique à Phélan. Il y a un maître de chai Fabrice Bacquey, un chef de culture Luc Peyronnet. On est scotchés ensemble. Je ne pourrais pas le dire autrement. On vit ensemble, on communique tout le temps. J’apprends beaucoup et eux apprennent beaucoup de moi aussi. On forme une équipe vraiment resserrée et avec bonheur. Je pense que l’on peut parler de bonheur. J’apprends beaucoup de la technique avec eux.

Dans les personnes que j’ai interviewées, il y a un peu de tout. Des personnes qui se sont rendu compte qu’elles avaient une passion pour le vin justement quand elles étaient en école de commerce ou autre. Du coup elles sont allées faire un BTS, un viti/ œno juste après pour avoir la partie technique en alternance. Il y en a d’autres pour qui c’était beaucoup plus tard. Il y en a qui n’ont fait que le BTS viti/ œno, qui n’ont jamais fait de business mais qui maintenant ont des directions générales et donc forcément elles font du business, des trucs comme ça, des diplômes d’œnologie mais qui ne faisaient pas de finance, de commerce, de marketing, etcétéra.

C’est ta douzième vendange à Phélan Ségur, plus toutes les expériences précédentes, à un moment donné je pense que la partie technique est à peu près ok.

Véronique : Je crois que j’ai acquis, d’abord avec l’expérience et avec l’âge et avec tout ce que j’ai vécu dans le vin, des réflexes qui me permettent de faire prendre de bonnes décisions. C’est surtout ça. C’est-à-dire que c’est cette somme d’acquisitions, de vécus qui fait que quand on me pose des questions je n’aurais pas de réponse technique, mais je vais donner les moyens de trouver la bonne décision par rapport à un problème technique. C’est surtout ça.

 Oui, de poser les bonnes questions, de comprendre quels arbitrages il faut faire.

Véronique : Une propriété, c’est une entreprise. Tu prends n’importe quelle entreprise du CAC40, même la tienne. C’est ce que tu disais tout à l’heure. Un patron, ce n’est pas nécessairement quelqu’un qui a été directeur financier et directeur, directeur commercial et ingénieur, etcétéra. C’est quelqu’un qui a eu peut-être plein d’expériences ou qui a une technicité particulière, mais qui a la capacité de fédérer tout le monde et de donner les moyens à chacun de prendre les bonnes décisions pour un objectif final.

Tu es restée combien de temps chez Advini ?

Véronique : Deux ans.

C’est quand même long pour un job aussi intense.

Véronique : Épuisant.

On arrive en 2010. Et là, tu arrives à Phélan Ségur.

Véronique : C’est assez drôle parce que du coup, je voulais arrêter le vin. J’étais moralement épuisée. Et là, je me suis dit pourquoi ne pas faire autre chose et j’ai regardé le rachat d’une entreprise dans l’épicerie. Une entreprise de crème glacée.

On ne s’entendait pas du tout avec les personnes qui vendaient sur les chiffres. Je profitais de mes enfants, je regardais le dossier. J’étais basée à Bordeaux. Je n’avais jamais travaillé à Bordeaux. J’y avais fait un stage mais je n’avais travaillé à Bordeaux. Et là j’ai des amis qui m’ont dit : « Écoute, tu es à Bordeaux. Tu as fait ta vie dans le vin. Profite de ton temps libre pour aller rencontrer les acteurs bordelais ».

Parce que je dois dire que c’est assez amusant rétrospectivement. J’ai toujours dit qu’à Bordeaux les gens étaient bénis, et que comme ils avaient les meilleurs terroirs du monde, ce n’était pas forcément les plus gros travailleurs.

J’ai appris que ce n’est pas très vrai. Alors, très vrai sur les terroirs parce que c’est un truc dingue. Il y a des endroits à Bordeaux qui sont magiques. Mais j’ai appris aussi qu’à Bordeaux, on travaille. Enfin, ceux qui veulent travailler, quoi.

Donc grâce à eux, j’ai fait une espèce de mapping en fait du fonctionnement de Bordeaux. On parlait de Jean-Michel Cazes, donc des acteurs qui sont historiques, qui ont fait bouger Bordeaux incroyablement, en passant par le fonctionnement de la place. Des négociants importants, à l’époque c’était François Lévêque qui était président des courtiers.

J’ai rencontré François Lévêque. J’ai fait un mapping et puis est arrivé Thierry Gardinier qui était non Bordelais mais qui était à Bordeaux depuis des années. Son père avait acheté Phélan Ségur. En plus avec un pied champenois parce qu’il avait repris un Relais et Châteaux « Les Crayères » que leur père avait créé d’ailleurs, c’est assez drôle. J’ai rencontré Thierry Gardinier, mais c’était vraiment comme j’avais rencontré tous les autres. C’était vraiment une discussion à bâtons rompus avec zéro enjeu.

Tu aurais dû enregistrer des podcasts.

Véronique : Mais c’est ça. C’est exactement ça. Le podcast avant l’heure sans enregistrement. C’était vraiment une discussion comme ça, on a parlé beaucoup de champagne, beaucoup de gastronomie puisque c’est une autre passion et tout ça va ensemble en général, d’enfants puisque ses enfants ont à peu près le même âge que les miens, de marques, de vie.

Il avait les pieds sur le bureau comme il sait si bien le faire avec un cigare. Et puis, au bout d’un moment je ne sais pas pourquoi il me dit : « Je suis tout à fait insatisfait de l’organisation ici à Phélan ». Parce que lui qui avait vécu à Bordeaux, il s’était occupé de Phélan directement en étant basé à Bordeaux, était reparti à Paris depuis 2005. C’est une propriété qui pendant cinq ans n’était pas gérée au quotidien. Thierry Gardinier faisait des allers-retours entre Paris et Bordeaux. Quand il arrivait à la propriété, évidemment tout le monde lui tombait dessus. Il passait quarante-huit heures pénibles en fait. Ce n’était pas drôle. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas continuer et qu’il fallait que la propriété soit gérée.

Une propriété doit être gérée, animée, impulsée à la fois pour l’interne et pour l’externe. Et il me dit : « Je vous propose le job de direction générale ». Et je me dis : « Mais même pas en rêve, je n’en veux pas, c’est quoi ce truc. ». Je me suis dit : « Il est bizarre cet homme, je ne le connais même pas. ».

J’ai dit non et puis j’ai rappelé mon ami qui m’a dit : « Mais tu es cinglée ma pauvre fille, c’est une propriété géniale ». Je dis : « Je sais, j’en bois. ». Il m’a dit : « Mais quand même. C’est ta zone de confort le vin, quel dommage, tu te rends compte, prendre la direction d’une propriété à Bordeaux c’est quand même génial. Ce n’est pas une petite propriété, tu as plein d’enjeux. ».

Au bout de trois mois, j’ai dit oui. J’ai passé un vrai conte de fées avec Thierry. Surtout que le deal avait été très simple. J’ai dit : « Il faut que vous disparaissiez de la place bordelaise. ». C’est très compliqué à Bordeaux, il faut qu’il y ait une tête de pont, pas deux, surtout dans des situations où il y a un propriétaire et une direction. C’est à choisir, c’est l’un ou l’autre.

Il a super bien joué le jeu et il m’a aidée en backstage. Depuis toujours il a été bienveillant, il était adoré. Il est d’ailleurs toujours adoré de tout Bordeaux. Donc il y avait aussi quand même ce goodwill qu’il avait créé de la place pour la propriété. C’était génial.

C’est comme ça que je suis arrivée à Phélan. Avec une équipe qui a à la fois beaucoup bougé et pas beaucoup bougé. Je suis arrivée pour la vendange 2010. Le maître de chai est parti en 2012, mais il avait fait évoluer une personne extraordinaire qui s’appelle Fabrice Bacquey depuis 1998 qui était entré en ouvrier de chai. Il l’avait formé et il est devenu ingénieur et l’a remplacé en 2012. Et le chef de culture qui est là depuis 1993 et il va bientôt partir à la retraite. On est une petite équipe même si on a dû grossir. Je pense qu’on est trente-cinq en ce moment.

C’est quand même pas mal, mais ça reste familial. Et c’est une taille qui permet de tous se connaître.

Véronique : Oui mais ça n’a pas été très simple. Quand je suis arrivée, je remplaçais, enfin ce n’est pas remplacer bien entendu, mais je remplaçais Thierry Gardinier, propriétaire. Et souvent, en particulier sur une population de vignerons, le propriétaire est vraiment figure importante, une figure tutélaire.

D’autant plus que Thierry Gardinier avait vraiment un management humain. Son père était quasiment paternaliste, avec les avantages et les inconvénients d’une gestion paternaliste.

Mais Thierry connaissait tous les vignerons, leurs histoires. Il a beaucoup contribué même à les aider parfois sur des accidents de la vie qui peuvent arriver. Il était hyper aimé. C’est vrai qu’à mon arrivée, avant qu’un vigneron me regarde dans les yeux, ça m’a pris trois ou quatre ans.

Une anecdote qui est quand même assez incroyable et qui est très récente, comme on a un chef à demeure, on fait régulièrement, genre quatre ou cinq fois par an, un déjeuner ou un dîner avec toute l’équipe.

Pour le coup, les vignerons sont assis. On les gâte parce que l’on adore leur faire plaisir. C’est quand même eux qui sont dehors dans la vigne. À partir de maintenant, il va se mettre à pleuvoir. On tire les fils, après il va falloir commencer à tailler. Ce sont des métiers hyper durs.

Donc là on leur fait plaisir. Et là, c’était pour la gerbaude, donc la fin des vendanges que l’on a gérée en interne parce qu’avec le Covid on n’a malheureusement pas fait une gerbaude avec tous les vendangeurs. On avait mis des tables rondes. C’était très joli.

On avait mis des bougies partout, c’était super mignon. On adore ça nous le réceptif, c’est quelque chose d’important pour nous. Et tu vois j’avais posé mon portable sur la table et puis j’étais allée dire bonjour. Et d’habitude, j’ai du mal à avoir une équipe entière de vignerons parce qu’ils sont très « entre eux ». Là je me retourne, je reviens à ma table et je ne vois que des vignerons. Je dis : « Vous savez que c’est mon portable ? ». Ils me disent : « Oui madame, mais on veut être assis à votre table ». Et ça tu vois, ça a pris douze ans. C’est dingue hein ?

Ça a dû être cool pour toi à ce moment-là.

Véronique : J’étais hyper contente parce que le respect il y en a toujours eu, mais là ça dépasse le respect, tu vois. Je ne dis pas que j’entre dans une intimité, pas du tout. Il y a, je ne sais pas comment dire, une complicité. C’était plutôt une complicité. Douze ans, c’est dingue hein ?

Oui, c’est clair, c’est un truc.

Véronique : Maintenant ils sont super fiers. « M’dame, m’dame ».

Quelles évolutions tu as vues justement en douze ans à Phélan Ségur ? Comment c’était quand tu es arrivée et où est-ce que tu en es maintenant ?

Véronique : C’est énorme parce que, douze ans, en plus avec le monde qui s’accélère, je peux te dire que ça a beaucoup changé.

Je pose des questions larges.

Véronique : Oui tu peux y aller, parce que je peux te parler de la viticulture, du social, du commerce, de la technique, je peux tout faire si tu veux.

Écoute, déjà la chose la plus importante, je pense que l’on a vu arriver, et nous on contribue beaucoup à ça, aux femmes dans le vignoble. J’y tiens beaucoup. Et puis surtout au décloisonnement des métiers entre des hommes et des femmes. Quand je suis arrivée, il n’y avait pas une femme chez nous. D’abord, il y avait très peu de femmes. Il y avait quatre femmes. Et il devait y avoir douze vignerons, douze hommes. Et donc elles ne montaient jamais sur un tracteur. J’ai cru longtemps que c’était les hommes qui leur mettaient la pression. Alors ce n’était pas faux, parce qu’ils voulaient conserver soit leur métier de tractoriste, soit leur prérogative.

En fait, je me suis aperçue que non. Je me suis aperçue qu’elles s’autocensuraient. Je n’ai jamais pu faire évoluer les femmes qui étaient là à l’origine. Mais c’est en recrutant de nouvelles femmes, soit en reconversion, soit en sortie d’école, que tout ça a évolué.

Maintenant j’ai, je ne sais pas combien de femmes, trois ou quatre qui sont sur les tracteurs. En sachant que c’est super difficile les tracteurs. Parce que nous on est sur des vignes plantées à dix mille pieds par hectare. On a des rangs qui ont d’un mètre de largeur. Quand un enjambeur entre dans la vigne… Un, il faut savoir viser mais ça s’apprend, mais après la qualité du travail que le tractoriste fait que ce soit sur le travail du sol, sur les pulvérisations pour les traitements, c’est un vrai job. Je comprends que le soir, ça nécessite de l’attention.

Oui, tu es fatigué après ça.

Véronique : Oui, voilà. Donc ça, ça y est. Il y a aussi l’intégration de dispositifs de formation parce que ça aussi, c’est super important. Je ne sais pas si c’est le cas dans beaucoup de vignobles, je pense que oui. On disait toujours à l’école à l’époque, si tu ne travailles pas bien à l’école tu iras à la vigne. Franchement, d’abord ils ont des salaires qui sont plutôt sympas mais ils le méritent parce qu’ils bossent comme des fous. Et puis la vigne, c’est incroyable. On participe à deux dispositifs pour revaloriser ce travail à la vigne qui est super technique. C’est d’une noblesse incroyable.

Il y en a un qui s’appelle : « Les vignerons, l’école de la vigne » avec plusieurs châteaux, pour l’emploi, etcétéra, qui est une espèce de compagnonnage. Chaque propriété prend un stagiaire et ça dure dix-huit mois. En fait, tu l’as dans ton entreprise et ils font tout. Ils font du chai à la vigne, de la vigne au chai mais aussi ils participent à la vie d’autres propriétés et ils prennent des cours académiques. Ça c’est top.

C’est la quatrième année que l’on fait ça. Après on les embauche. Parfois, il y a des problèmes de savoir-être, plus que de savoir-faire. Le savoir-faire au final, on y arrive quasiment tous. Mais de savoir-être, c’est un gros sujet. Un vigneron, quand tu es tout seul dans ta parcelle, ou au contraire quand tu es en groupe, il faut être capable de savoir tout faire. Avoir suffisamment de détermination, d’obstination, d’autonomie pour travailler tout seul, quand tu tailles, par exemple. Mais il y a aussi plein de jobs où on est ensemble. Il faut avoir cette capacité à faire les deux, ce n’est pas évident.

Et puis on a un autre dispositif que j’adore, que l’on a intégré cette année pour la première fois qui s’appelle « Les Vignerons du Vivant ». C’est un dispositif qui est adossé aux apprentis d’Auteuil à Pôle Emploi, une maison familiale de Saint-Yzans qui est juste au nord du Médoc.

Là, c’est une formation qui est un peu plus courte mais qui est très à connotation « verte ». Tu l’appelles comme tu veux. Là c’est pareil, ce sont des gamins qui sont soit un peu en déshérence, qui sont un peu remis sur une voie, soit des personnes qui sont un peu moins gamins mais qui sont en reconversion.

Là c’est pareil. Il y en a un par propriété. Ce qui est extraordinaire dans ce dispositif qui est à l’origine de gens incroyables dans le Médoc, par exemple d’Antony, qui sont des gens qui sont en biodynamie ou qui ont une autre vision philosophique de leurs vignes et de leurs chais. Et donc là on a des intervenants mais qui sont extraordinaires. D’ailleurs, je ne vais pas le dévoiler mais c’est le livre que je suis en train de lire de Marc-André Selosse qui intervient pour tout ce qui est mycorhize et vie du sol et les tanins. Je ne sais pas si tu l’as rencontré ?

Pas encore.

Véronique : C’est un must, il faut. Le type est juste passionnant. C’est un grand scientifique mais c’est un énorme vulgarisateur.

Je lui dirai que je viens de ta part.

Véronique : Tu peux y aller. Aujourd’hui et hier, on avait Alain Canet. On passe de l’agroforesterie, aux couverts végétaux, à la notion de mycorhize… On est en train d’entrer dans un univers de changements, de paradigme, ça aussi c’est un autre grand mot, de paradigme de viticulture, qui est incroyable. En douze ans on est passés de la nuit au jour.

Bien sûr, nous à Phélan on ne désherbe plus chimiquement depuis des années. On a été une des premières propriétés à utiliser la confusion sexuelle pour éviter tout ce qui est insecticide. Ça a commencé en 1998 ou en 1999. Mais on était toujours en travail du sol quand même assez marqué dans la mesure où si tu veux, pour un chef de culture voire un brin d’herbe dans un vignoble, c’est vrai que quand tu as des graves magnifiques, tu as envie de voir les graves et pas l’herbe. Je peux comprendre. Tu as envie que ce soit un jardin à la française plus qu’à l’anglaise. Très bien. Maintenant tout ça c’est fini, ça évolue. C’est une révolution.

C’est-à-dire que maintenant de toute façon, on a bien compris que tout passait par la vie des sols, au-delà du bio. Là c’est pareil, je ne vais peut-être pas me faire des amis. Mais depuis que je suis arrivée, on a géré dix hectares en bio pour savoir si on arrivait à s’organiser, parce que le bio c’est de l’organisation. Et cette année, qui est l’année la plus difficile, j’ai fait mettre dix hectares de plus en bio. On est à vingt hectares en bio. On n’a pas la certification, bien entendu parce qu’on a soixante-dix hectares de vignes et que ce n’est pas l’objectif.

C’est de voir comment on arrive à organiser les hommes. Parce que c’est ça, c’est de la réactivité, de l’observation. Comme on n’utilise que des produits qui sont des produits de traitement de surface que sont le cuivre ou le soufre, si tu veux, dès qu’il pleut forcément ça ne marche plus. Il faut suivre ton vignoble en permanence.

C’est-à-dire qu’il faut des tracteurs pour rentrer, et qu’il faut une organisation où les gars peuvent tout de suite là, parce qu’il commence à faire beau, monter sur un tracteur et traiter ta propriété. C’est une grosse organisation, mais ça mis à part, nous ce que l’on travaille à fond, mais je pense que ça c’est une vague qui est en train d’embarquer tout Bordeaux, et j’imagine plein d’autres vignobles en France, c’est la notion de préservation et de vie du sol. Tout passe par là.

On a acheté des semoirs et on vient de semer du sègle, de l’avoine avec toutes ces qualités de décompactage. Puis, on va avoir une céréale qui va lutter contre le chiendent, après soit on va la tondre, soit on va la rouler. Il y a évidemment de l’apport de carbone dans les sols. Ça prend dix ans pour équilibrer une vigne, ça ne se fait pas en un clin d’œil.

Après, on a toujours le problème du cavaillon. Comment on fait pour ne pas avoir d’herbe sous le cavaillon qui nous oblige à entrer dans la vigne pour que ce soit butter ou ouvrir, ou passer les lames. Mais on passe moins, et l’objectif, c’est de rentrer moins dans la vigne.

Il faut t’imaginer qu’un enjambeur chez nous, ça pèse cinq tonnes ou six tonnes, donc il faut y aller le moins souvent possible. Et il faut que cette plante reprenne un équilibre grâce à son sol, c’est hyper important. On est à fond là-dedans.

En douze ans je le vois aussi, on est à fond sur toute la préservation des ressources. On a un nouveau propriétaire depuis trois ans et demi qui s’appelle Philippe Van de Vijvere qui est un capitaine de l’industrie belge flamand. Il est très au fait de toute cette problématique de ressources à des niveaux très importants. Une des questions qu’il m’a posées en arrivant c’est : « Comment est-ce que tu fais pour ta gestion de l’eau ? ». « Je fais, quoi. J’ouvre un robinet. ». Il m’a dit : « Non, je me permets d’attirer ton attention sur le fait que l’eau, aujourd’hui elle ne vous coûte pas cher et elle est disponible, mais demain ce ne sera même pas un problème de prix, ce sera un problème de disponibilité ».

On est en train de faire toutes des études là-dessus. On a fait des points zéro pour voir combien on consommait d’eau par litre de vin produit. Tu vois pendant les vendanges on a fait déjà, on a récupéré de l’eau. Le soir tu laves ta réception de vendange, tu laves toute la tuyauterie, et de l’eau qui était à peu près propre, de sortie de tuyauterie on l’a récupérée et ça nous a permis de laver les sols. On ne la réinjecte pas dans la cuverie. Ça parait anodin mais on a récupéré cent mètres cubes. Ce n’est rien cent mètres cubes, mais c’est encore une fois c’est justement une goutte d’eau.

Pareil sur le solaire. Comme on a un gros projet de rénovation du cuvier et du chai, on est en train de regarder justement avec une société d’ingénierie qui appartient au groupe de monsieur Van de Vijvere. Si on fait de la géothermie, si on fait du solaire, tout ça a complètement changé. Avant tu menais ton vignoble au carré. Il ne fallait pas un brin d’herbe. Tu récoltais tu vinifiais, tu faisais des choses un peu standardisées mais tu ne te préoccupais pas de grand-chose.

Aujourd’hui on est à 360 degrés. On se préoccupe de nos sols, on a une propriété qui est géniale parce qu’avec nos cent quatorze hectares mais que soixante-dix hectares de vignes on est en phase gironde. On a des zones humides, des zones Natura 2000, des prairies, des étangs, des murets, on a six hectares de bois. Je ne sais plus, je crois qu’on est à cinq ou six kilomètres de haies par an. On plante un kilomètre de haie par an.

Tu vois, on a une personne qui ne s’occupe que de ça qui est un ancien prof de viti/œno, je l’appelle « mon poil à gratter » parce qu’il est responsable de toute la durabilité 360 degrés, sur la propriété. On a planté une petite forêt Miyawaki. C’est une forêt urbaine avec des hautes densités sur des cabots, tu sais des bouts de parcelles pour recréer des points de vie justement dans les parcelles. Plein de choses comme ça. Comme on a un chef à demeure, on a évidemment un poulailler. On a des ruches, un verger. C’est vrai petit écosystème.

Je ne sais pas s’il y a un lien direct entre chaque action et la qualité du vin, un lien de causalité. Mais je pense que chaque action que tu fais est bonne et qui va en fait dans le bon sens, ça ne peut que contribuer à faire quelque chose de mieux. On a parlé de la composition des sols et tout ça c’est évident, il y a des papiers, des bouquins là-dessus, c’est documenté, il n’y a aucun problème.

Mais même si certaines actions ne contribuent pas scientifiquement à améliorer les vins, je pense qu’il y a aussi un aspect psychologique et personnel pour toutes les personnes qui travaillent de dire : « Nous notre objectif c’est de faire les choses bien. Puisqu’on fait ça nous aussi on va être ultra attentif avec le raisin et avec la vigne, et ensuite avec les vinifs, etcétéra, parce qu’en fait ce serait débile de gâcher tout ce travail. » Je ne sais pas si toi c’est quelque chose que toi tu as ressenti sur les douze années, une progression ?

Véronique : Tu vois c’est drôle, parce que c’était donner du sens et du bonheur. Attention à cette notion de bonheur. Dans le travail c’est quelque chose de compliqué. On y passe tous du temps quand même. Et que ce ne soit pas un sens uniquement économique, que ce soit quelque chose qui fasse grandir les gens ou en tous cas qui les épanouisse d’une façon ou d’une autre, quelque part, qui les rende meilleurs, et qu’ils s’en rendent compte. Je ne prêche pas, ce n’est pas du tout ça.

Et je pense que c’est le cas, tu voisPar exemple, on leur fait faire des choses qui sont contraires à ce qu’on leur faisait faire il y a vingt ans. On leur dit : « Pourquoi là il reste de l’herbe ? ». Alors maintenant c’est : « Cette herbe, non seulement elle est importante, mais tu vas la planter en plus. ». Ils ont évolué avec nous, ils comprennent. D’ailleurs je pense qu’ils sont plus maintenant en phase maintenant avec ce nouveau contexte et ils comprennent tout. Par exemple là on parlait d’électricité. Il y a une renégociation de tous les contrats d’électricité récemment, la semaine dernière en l’occurrence, et on leur a dit maintenant il faut que vous soyez super vigilants.

Avant ils nous auraient dit : « Oui bien sûr. Cause toujours. ». Maintenant ce sont des choses qui sont intégrées. Ça a aussi beaucoup changé. Le respect mutuel, et c’est plus qu’un respect, c’est de la bienveillance, c’est devenu une réalité. C’est très important.

Et là on parle de la vigne et des vignerons, et même de la fierté qu’ils peuvent avoir à travailler à Phélan mais il y aussi, tu vois dans l’évolution des douze dernières années au chai, c’est colossal. La précision qu’on met, le détail, les analyses pour avoir les vins les plus nets possible. Et attention, net, parce que je connais le lobby, la pression… c’est une qualité d’être net. Des vins propres, c’est important. Pourquoi ? Parce que l’on veut que le fruit et la pureté du fruit soit là. C’est quelque chose d’important.

Depuis quatre ans on descend les doses de SO2. On a plein d’essais, surtout en cuvage et qu’on fait quelque chose parce que ma hantise moi c’est de faire des vins stéréotypés. Je pense que nous, à nos niveaux de crus, il faut que l’on gagne en identité et que chacun ait une identité forte.

On a tous des terroirs différents, on n’a pas parlé des terroirs de Phélan mais on a des terroirs incroyables à Saint-Estèphe, de Graves et de Graves argileuse superbes, avec des cabernets. Parce que pour moi les Graves c’est le temple du cabernet avec cette spécificité stéphanoise d’argile, donc pas mal de merlot.

Par exemple, il y a quatre ou cinq ans, je me suis battue pour planter du petit verdot. Il n’y avait pas de petit verdot à Phélan parce que Thierry Gardinier, alors j’assume mes propos puisque l’on a cette discussion régulièrement, ne voulait pas de petit verdot parce que c’est vrai que c’est galère à tenir pour un vigneron, c’est foisonnant. Mais aussi parce qu’effectivement ça ne mûrit qu’une fois sur cinq et que ça mûrit tu n’as qu’une demi-journée pour récolter sinon ça lâche.

On a planté cet hectare de petit verdot et c’est la première année l’année dernière dans le grand vin et je peux te promettre qu’il va rentrer dans le grand vin cette année aussi. Ça, ça donne de l’identité. On a un hectare de petit verdot, on a un hectare de cabernet franc, tout ça n’existait pas avant.

Et on fait un truc qui est très sympa depuis deux ans. On vinifie, non pas en départ spontané de fermentation mais avec des levures de la parcelle. Ça, on l’a fait sur trois parcelles. L’année dernière on l’on fait sur une parcelle, cette année on l’a fait sur trois parcelles.

Il y a un labo qui vient prélever du raisin trois semaines avant la vendange et qui va tout simplement lancer une fermentation à partir de ces raisins-là. Ils vont sélectionner, regarder, analyser ce qu’il y a dans ce pied de cuve, quels types de levures, quels types de bactéries et qui va sélectionner les levures aptes à lancer une fermentation à plus grande échelle. Il va évidemment faire un killeur de tout ce qui n’est pas bon.

Ils nous ramène après une petite bouteille qui s’appelle une « crème de levure ». Tu vas ensemencer les raisins de ta parcelle avec la levure de ta parcelle. On a plein d’essais, on a soixante fûts de cinq cents litres donc on fait des vinifs intégrales sur soixante fûts de cinq cents litres. Chaque fois, c’est une mini cuve en fait, une microcuverie.

On a la capacité de comparer les levures de la parcelle 2020 que l’on avait fait conserver en azote, les levures de la parcelle 2021 et une vinif avec des levures commerciales. Et tout ça à partir des mêmes raisins puisque, aléatoirement puisqu’une cagette rentre dans une barrique, une autre dans une autre et la dernière dans la troisième.

On voit la différence. Je peux dire que c’est spectaculaire. La levure commerciale est hyper efficace, tu sens que tu as un vin qui est, on a fait ça sur des merlots et des cabernets, mais hier je faisais goûter ça, on en a parlé tout à l’heure, à Laure Gasparotto dont on parlait tout à l’heure.

On l’embrasse comme on le fait toujours dans ce podcast.

Véronique : Oui, c’est juste une femme formidable. Laure Gasparotto, on t’aime. La levure commerciale sur ces cabernets, ça donne un cabernet puissant. Il y a des tanins incroyables. Et puis tu as la levure de la parcelle. Et là, tu as quelque chose de beaucoup plus défini, d’une complexité, je ne sais pas. C’est beaucoup plus défini.

Évidemment, il y a l’impact de la connaissance mais nous on le fait à l’aveugle parce qu’au sinon ce n’est pas drôle, pour essayer de ne pas être influencés. C’est vraiment extraordinaire. On essaie de donner de l’identité à chacune de nos parcelles. On ne le fera pas sur toutes les parcelles parce que c’est beaucoup de travail, et aussi beaucoup d’argent. Je pense que sur certaines parcelles incroyables je pense que l’on va continuer à développer ça.

Ça avant, on n’aurait même pas eu l’idée de le faire. L’objectif c’est de développer l’identité de nos vins pour en faire qu’un vin de Phélan ne soit pas qu’un autre vin de Saint-Estèphe. Même si à Phélan on a un style tout à fait particulier, parce que Saint-Estèphe ça donne des vins qui sont très taniques, qui sont puissants. Moi j’ai toujours dit qu’il ce n’est pas la peine de donner des gants de boxe à quelqu’un qui est déjà super musclé. Mettons nos chaussons de danse, et essayons justement de donner le plus de finesse, de raffinement à des vins de Saint-Estèphe. C’est pour ça que je trouve que c’est une appellation qui est formidable parce que, grâce à ces argiles on passe quand même au travers d’une période de sécheresse incroyable et on s’en sort très bien.

Je pense que c’est vraiment une appellation de l’avenir avec ce changement climatique. Je ne sais pas comment le définir mais on a un boulevard devant nous à Saint-Estèphe d’évolutions des vins, c’est dingue. Il y a quarante, cinquante ans on plantait des cabernet sauvignon qui sont tardifs en bas de pentes dans les endroits les plus fragiles parce qu’on ne voulait pas mettre les merlot dans des endroits qui sont plus précoces.

On avait des cabernets qui ne mûrissaient jamais, ou alors hyper mal. Maintenant, tout ça c’est terminé. On est capables d’amener nos, y compris nos cabernets, à pleine maturité. Et on a une autre vision de la maturité. On sait aussi quand même limiter les degrés par les hauteurs de feuillage, par plein de choses. Et puis, on sait comment faire, on a des raisins qui sont super mûrs. Je pense que l’on gère maintenant tous notre vignoble avec vraiment beaucoup plus de précision, avec du micro parcellaire donc on sait mieux faire nos plans d’encuvage, mieux traiter chaque cuve. En tout cas à Phélan c’est sûr, je trouve qu’on a gagné en précision. C’est dingue.

Je re-goûte des 2010 et on se dit tous, avec Fabrice et Luc on se disait : « Si on refaisait le 2010 aujourd’hui, on le referait mais dix fois meilleur. ». C’est un vin qui est somptueux, c’est une machine tanique et je pense que l’on aurait toujours cette profondeur, cette densité et ce vin incroyable, mais avec beaucoup plus de finesse et de précision tout en conservant un peu cette puissance. C’est ce que l’on a dans le 2019. Le 2019, c’est un vin qui est dingue. C’est mûr, c’est profond, c’est frais à la fois, c’est puissant, les tanins sont d’une qualité incroyable. Nous, on a une obsession de la qualité du tanin à Phélan. Il y a plein de choses qui ont évolué, c’est dingue. Et je ne te parle pas du commerce, de la com. C’est une révolution, c’est encore autre chose.

Antoine : Oui, il se passe plein de choses, on fera sûrement un épisode deux ensemble, Véronique, dans quelques années.

Véronique : On peut parler toute la journée.

Si tu avais l’occasion de te glisser un mot au moment où tu pars pour la Napa Valley, juste après ta première année d’école de commerce, qu’est-ce que tu te dirais ?

Véronique : « Aie confiance en toi. »

Tu en manquais ?

Véronique : Peut-être. De par mon milieu social. Oui, peut-être. En même temps je pense que j’avais pris cette décision, chez moi personne n’avait jamais voyagé. Je me souviendrai toujours de mon père pleurant sur le quai de la gare. Plus jamais je ne l’ai revu pleurer.

C’était peut-être une façon pour moi de partir, plus que de détermination ou de confiance. « Ne lâche rien, aie confiance, mais aussi ne te trompe pas de combat. ». C’est-à-dire qu’il y a quelque chose qui est plus important que tout avant la réussite, c’est la vie. Évidemment la réussite fait partie de la vie, mais va chercher les moments d’épanouissement.

Si tu as une personnalité où tu ne t’épanouis que dans le business, très bien, il n’y a rien de mal à ça. Ça aussi je lutte beaucoup contre les gens qui disent : « Ah non, mais là tu travailles trop ». Mais quand tu travailles et que tu aimes ça et que ta vie c’est ton travail parce que tu as la chance d’évoluer dans un univers qui, le vin ce n’est pas un travail. Le vin c’est une vie. On parle de plaisir, de gastronomie, d’économie, de plein de choses aussi mais c’est dingue. Épanouis-toi là où tu as envie de t’épanouir, il n’y a aucun diktat surtout. C’est vraiment ça, « aie confiance ».

Le message est passé. Il me reste trois questions qui sont assez traditionnelles dans ce podcast. Est-ce que tu as un livre sur le vin à me recommander ?

Véronique : Je croyais que ce n’était pas un livre sur le vin. J’allais te parler d’un livre sur la corrida, mais je ne le ferai pas, non. Ceci dit, je le recommande, pas parce que c’est la corrida au sens corrida, mais je viens de lire un bouquin d’Henri de Montherlant qui s’appelle « Les Bestiaires ».

Il a dû l’écrire au début 1915, c’est un peu autobiographique. Et il parle de son voyage en Andalousie et de sa fascination pour les taureaux, et puis de son histoire d’amour avec une jeune Andalouse mais il y a quelques pages, une dizaine de pages sur sa confrontation avec l’animal. Pas la confrontation du combat, juste la confrontation de l’homme et de l’animal qui sont somptueuses. Je recommande Les Bestiaires d’Henry de Montherlant. Bon, ça c’est fait.

Mais dans les bouquins sur le vin, je suis en train d’en lire un justement qui s’appelle, de Marc-André Selosse qui me révolutionne ma vie. Cet homme est en train de révolutionner ma vie, je ne suis pas sure qu’il le sache mais un jour je lui dirai. Dans les recommandations c’est de dire les choses aux gens. Ça c’est important, être capable de leur dire, quand ils sont grands, quand ils ne sont pas grands. Il faut parler, il faut faire attention aux mots, ils sont super importants, mais il faut parler. Ça s’appelle « Les Goûts et les Couleurs du Monde ». Je ne sais pas si c’est son premier, mais enfin ce n’est pas le plus récent en tous cas et il parle des tanins.

Alors nous, les tanins, c’est notre quotidien les tanins. Mais ça dépasse les tanins du vin, c’est les tanins dans tout, il y en a partout. Je suis en plein là-dedans. C’est trop bien parce qu’en plus c’est illustré, c’est trop mignon. Lui, c’est un immense vulgarisateur, en fait. Il est capable de parler de mycorhize à des gamins pendant une journée, et les gamins sont fascinés et de leur faire des cours avec un visuel très bien fait, mais aussi de les emmener en forêt et de leur expliquer. C’est top, c’est vraiment, ça me plait beaucoup. On devrait faire les cours de sciences NAT comme ça, ça ne s’appelle plus sciences NAT, c’est SVT. C’est ça qu’il faudrait faire vivre aux gamins.

Antoine : Je suis d’accord, ce serait cool. Je garde un souvenir pas trop mal de mes cours de SVT, mais c’est vrai que des choses comme ça aurait été sympa. En tout cas la recommandation est faite. Le lien du livre sera évidemment dans la description, dans l’article qui va avec, si vous souhaitez le lire. Moi je l’ajoute sur ma liste de lecture.

Et la dernière question, alors on en a déjà parlé en plus avant de commencer cet épisode, mais qui est-ce que je devrais interviewer pour mes prochains épisodes ?

Véronique : J’ai dû te donner quoi, quinze noms, en peu plus.

À peu près ! Tu m’as rempli la saison trois.

Véronique : Alors je vais te dire Jean-Luc Lavatine, Pierre Bérot, Julien Viaud, Michel Rolland qui est notre consultant depuis 2006. Julien depuis un peu plus récemment, depuis 2012 ou 2013, qui est un type extra et qui vinifie un peu partout dans le monde et qui est capable d’écouter. Comme il dit, c’est un docteur en psychologie, parce que consultant dans une propriété c’est aussi beaucoup de psychologie. Je ne sais plus qui je t’ai dit. Antoine Pétrus, est-ce que tu as rencontré Antoine Pétrus?

Non, je ne l’ai pas encore rencontré Antoine Pétrus. Il est au Taillevent ?

Véronique : Antoine Pétrus qui est au Taillevent, exactement.

Ça ne me dérange pas d’aller lui rendre visite.

Véronique : Enfin, je ne sais pas, le monde est tellement, alors je ne sais plus qui, je ne sais plus de qui on a discuté. Je ne sais pas, plein de gens qui ne sont pas nécessairement des producteurs mais qui évoluent dans ce magnifique univers du vin et qui contribuent chacun soit à acheter, soit à recommander, soit à produire, soit à en parler. Dans tous les cas à le faire vivre.

Antoine : Ça marche ! Les invitations sont presque prises, presque faites donc restez à l’écoute de ce podcast. Vous aurez sûrement l’occasion d’écouter toutes ces belles personnes. Alors ce sera sûrement dans la suite de l’année 2022, mais restez à l’écoute évidemment.

Véronique, merci beaucoup pour cet échange, c’était un grand plaisir de discuter avec toi, de faire connaissance.

Pour les personnes qui nous écoutent, si vous êtes encore là c’est que cet épisode vous a forcément plu. Partagez-le autour de vous, envoyez-le à deux personnes avec qui vous avez envie de découvrir Phélan Ségur. Allez découvrir cette propriété. Vous l’avez entendu, prenez rendez-vous pour aller leur rendre visite.

N’oubliez pas de mettre cinq étoiles à ce podcast. Vous êtes de plus en plus nombreux à le faire. Chaque semaine il y a de nouveaux commentaires qui arrivent. Mettez cinq étoiles, c’est important. Ça le fait découvrir à plus de monde, ça le fait remonter dans les classements, faites-le. Je vous dis à dans deux semaines et Véronique, à bientôt.

Véronique : Merci Antoine, bonne journée.

Laisser un commentaire