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Rencontre avec Corinne Mentzelopoulos : « Château Margaux est plus grand que nous »

Corinne Mentzelopoulos Chateau Margaux

Quand j’ai créé mon podcast, je me suis dit : ‘Tu imagines, un jour tu pourras interviewer les propriétaires de Château Margaux.’ C’est désormais chose faite. Le Château Margaux fait partie de ces noms emblématiques dans le monde du vin. Tout le monde le connaît, et certains ont eu la chance de le déguster. Je suis ravi d’avoir pu partager ce moment privilégié avec Corinne Mentzelopoulos, que je vous propose désormais en podcast et dans cet article.

Antoine 

Bonjour Madame Mentzelopoulos. Merci beaucoup de m’accueillir ici, c’est un plaisir de venir à votre rencontre. J’ai longtemps attendu cette rencontre parce que j’étais vraiment content d’avoir formé un premier échange avec vous et d’avoir l’occasion de récolter ce témoignage. Moi je ne cultive pas encore de raison, mais au fur et à mesure de mes épisodes de podcasts je cultive des témoignages. 

Alors évidemment on va évoquer beaucoup de choses aujourd’hui, on va se replonger dans l’histoire de Château Margaux, mais avant tout est-ce que vous pouvez commencer par vous présenter

Corinne Mentzelopoulos

Écoutez je m’appelle Corinne Mentzelopoulos, j’ai soixante-et-onze ans, je ne suis pas d’ailleurs très fière de le dire, mais c’est comme ça pour ne rien vous cacher. Cela fait quarante-trois ans, peut-être mettre quarante-quatre parce que je n’ai pas refait le calcul, pendant lesquelles je me suis occupée de Margaux. 

J’ai en quelque sorte pris un peu de recul l’année dernière à l’automne, ça fera bientôt un an, pour donner le pouvoir et les responsabilités à mon fils qui a trente-et-un ans, qui s’appelle Alexis et qui fait ça très bien. Quant à moi, je n’avais pas une formation œnologue du tout. J’ai fait hypokhâgne et khâgne à l’école normale supérieure, ce que j’ai adoré parce que j’aime surtout la culture et ça on était gavé de culture, c’était extraordinaire.

J’avais d’ailleurs un professeur qui disait et il avait raison, “souvenez-vous les enfants que tout ce qui reste quand vous serez vieux, c’est la culture” et il avait raison. Et je m’en suis rendu compte dès l’époque. 

Après j’ai fait Sciences Po pour me donner une crédibilité vis-à-vis du monde des affaires. Parce qu’on avait perdu mon frère, c’est-à-dire que j’étais l’unique héritière et je n’ai pas voulu décevoir mon père et lui dire que tout le travail qu’il avait fait avec tellement de génie, de perspicacité, de volonté, de ténacité, Je ne voulais pas lui dire qu’il n’y avait personne derrière, ça lui aurait fendu le coeur. D’ailleurs, il est mort cinq ans après la mort de mon frère et je me suis retrouvée toute seule à diriger ce cru exceptionnel. 


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Corinne Mentzelopoulos

J’ai été beaucoup aidée à mes débuts par l’entourage qui a compris. 

Je reviens un peu en arrière quand mon père a pris le domaine, tout le monde a rigolé si j’ose dire, comme il était grec avec un accent étranger. Le Médoc n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, ce n’était pas du tout ouvert, il n’y avait que des médocains, et c’était une ambiance très particulière. 

À l’époque et c’était vieux, il n’y avait pas d’enthousiasme, il n’y avait pas d’essais comme maintenant tout le monde essaye de faire le meilleur vin possible. Et donc tout le monde a un peu souri quand mon père a repris. Et en deux ans, il a commencé les travaux et les améliorations qui étaient nécessaires puisque le château avait été un peu négligé jusque-là et tout le monde a compris qu’il était extraordinaire.

Et en deux ans, tout le monde était bluffé, si j’ose utiliser ce mot, par sa compétence. Évidemment, il se reposait sur beaucoup d’experts et il a fait des choses absolument extraordinaires. Malheureusement, il est mort deux ans après son acquisition. Et alors là, autant le monde avait souri quand il l’avait pris, autant là le monde bordelais était catastrophé du fait qu’il soit parti parce qu’en deux ans, il avait montré sa compétence et surtout son amour de château Margaux.

Corinne Mentzelopoulos

Et c’est alors que j’ai repris, je n’allais pas dire forcé, je l’ai fait spontanément sans arrière-pensée et grâce à la jeunesse, sans me dire que je risquais de me planter. Je n’ai jamais eu peur. Quand on est jeune, on est tout fou, on y va. Et puis après, je me suis dit, on verra bien. Je ne me suis rien dit du tout, d’ailleurs, je travaillais tellement.

Corinne Mentzelopoulos

Donc, j’ai travaillé dans cette propriété magnifique, pour cette propriété magnifique, pendant quarante-trois ans et je m’en félicite tous les jours. Et c’est mon fils, je vous l’ai dit, qui a pris les commandes, mais il me tient informé, donc j’ai toujours l’impression de vivre dans Margaux, par Margaux, grâce à Margaux. 

Sans compter qu’on est les seuls à avoir le même nom que l’appellation. On s’appelle Château Margaux, appellation Margaux, alors que Château Latour est une appellation Pauillac. Donc ça renforce la renommée de Margaux et en même temps, ça nous oblige. Non pas qu’on ait besoin de ça, mais ça nous oblige à faire chaque année le meilleur vin possible, car il faut qu’on soit à la hauteur de cette réputation.

Antoine

Je pense que le Château Margaux fait partie des vins qui sont entrés dans la culture. Tout le monde connaît le Château Margaux. 


J’interromps votre lecture quelques secondes, pour la bonne cause.

Grâce à mon podcast, je passe beaucoup de temps dans les vignes et j’ai la chance de découvrir des choses incroyables : des domaines les plus connus aux endroits très confidentiels. Si je vous en faisait profiter ?

Si vous souhaitez vous constituer une belle cave à vin, laissez moi votre email.


Corinne Mentzelopoulos

Il y a un roman très célèbre de William Styron, l’écrivain américain, qui parle de Château Margaux. Et oui, on est un premier grand cru classé, c’est une classification qui a eu lieu en dix-huit-cent-cinquante-cinq. Napoléon III voulait un peu sortir de l’ornière, si j’ose dire, tous les meilleurs produits français. 

On lui doit beaucoup. Il y a eu cinq premiers, et nous étions un des cinq premiers grands crus classés. Il y a eu des dégustations à l’aveugle pour le confirmer, mais en réalité, quand vous voyez la courbe des prix depuis des siècles, vous voyez que Margaux est toujours avec les autres premiers supérieurs aux autres grands crus classés.

Donc c’est une très belle histoire. On réalise aussi que nous ne sommes qu’au service de Château Margaux, c’est à dire que Margaux est tellement plus important, va durer tellement plus de temps que nous qu’on se sent obligé si j’ose dire de donner le maximum de soi-même pour être digne de ce domaine.

Antoine

En introduction et dans la réponse que vous avez formulée précédemment, vous parliez des origines grecques de votre père. Tout à l’heure vous m’aviez dit que c’était aussi quelque chose qui vous tenait à cœur vos origines grecques, est-ce que vous voulez qu’on revienne dessus ?

Corinne Mentzelopoulos

Écoutez, je pense que la Grèce est le berceau de la civilisation occidentale. J’ai fait du grec ancien, j’ai fait du latin. Mes copines qui faisaient espagnol, je les méprisais totalement. Vous voyez parce que moi je faisais évidemment du grec ancien et c’est assez paradoxal parce que je n’étais pas bonne en grec ancien et j’étais très bonne en latin comme quoi ce n’était pas génétique. 

Et oui mes racines grecques d’abord je suis à moitié grecque, j’ai le passeport grec, j’y vais chaque année, je fais partie de l’école française d’Athènes. Et oui, je suis fière d’être à moitié grecque parce que ça nous a apporté beaucoup.

Ce pays nous a tout apporté en réalité. Et après les Romains que j’aime tout autant, je vais à Rome à Noël. Les Romains ont poursuivi et nous ont transmis cette culture. Dieu merci, il y avait les romains, vous voyez. Donc j’aime autant l’Italie que j’aime la Grèce, mais je me sens grecque alors que je ne me sens pas italienne évidemment.

Écoutez, vous balader dans l’Acropole, on ne s’en lasse jamais. Il faut absolument trouver un hôtel aussi minable qu’il soit ou pas minable pour avoir la vue. Ça fait quand même deux-mille-cinq-cent ans que c’est là, presque plus, mais c’est inouï.

Je suis originaire du Péloponnèse. la Grèce a eu beaucoup de malheurs. C’est un pays qui a beaucoup souffert. Nous avons été occupés par les Turcs pendant quatre siècles et une occupation turque, ce n’est pas n’importe quoi et nous avons gardé notre culture et notre orgueil, si j’ose dire, grâce à l’enseignement des Popes qui faisait étudier les enfants dans les cavernes. Et grâce aussi à cette gloire ancienne qui fait que les Grecs sont très fiers.

C’est un peuple très fier et, mais on garde de mauvais souvenirs, on a été envahi à la seconde guerre mondiale par les Italiens. Les Italiens n’ont pas pu nous occuper. J’ai une tante, elle est morte maintenant, mais je l’aimais beaucoup, elle nous racontait les souvenirs et elle se souvenait d’un Italien qui chantait, vous voyez à peu près le genre de l’occupation. Alors les Allemands sont venus et là ça n’a pas du tout été la même chanson, ils ont tué et les Italiens et les Grecs. 

Donc on a beaucoup souffert pendant l’occupation et après la libération si j’ose dire, on a failli avoir les communistes parce que l’Union soviétique en a profité pour prendre tous les Balkans et c’est Winston Churchill qui nous a sauvés. Il est venu à Noël et il a dit : c’est hors de question. Churchill, on le prenait au sérieux, donc la Grèce est restée libre.

Et d’ailleurs les Balkans, même aujourd’hui, vous savez, ils ont souffert de l’occupation turque, puis du communisme, ce n’est pas très gai là où ils en sont. On voit que nous, on est quand même un pays libre. Les grecs sont expansifs, ils dansent, ils chantent. Ce n’est pas un pays qui réussit énormément, mais il y a un style de vie extraordinaire, un temps et un climat absolument extraordinaires. Et puis des fouilles, des antiquités partout, partout, partout.

Antoine

Ouais, faudrait que j’y retourne. J’étais en Turquie récemment et c’était intéressant de mesurer les différences et la proximité entre les deux cultures. 

Corinne Mentzelopoulos

Moi par exemple, je ne vais plus en Turquie. J’étais en bateau il y a deux ans juste à côté, à côté, c’était à Rhodes, ça devait être à Rhodes, mais on voyait la Turquie et moi je voulais y aller parce que je je photographie tout le temps. J’ai un amour de la photographie, j’ai mon Nikon qui est vieux comme Hérode, mais c’est c’est mon copain et je voulais aller en Turquie prendre des photos et mon mari m’a interdit. Il m’a dit, tu n’y vas pas, surtout tu as un nom grec, on ne sait jamais. C’est vrai qu’avec Erdogan, il faut se méfier un peu.

Donc je ne suis pas allée en Turquie et je n’y retournerai plus. Alors autre drame pour les grecs : Istanbul. 

Vous savez s’appelait Constantinople, puisque c’est Constantinople qui a fondé cette ville. Et autre drame, c’est qu’on a une église culte Sainte-Sophie, qui a servi à la culture grecque orthodoxe, et elle est devenue maintenant. Et ça, pour nous, c’est comme si Notre-Dame devenait une mosquée.

Ça nous fend le coeur, vraiment ça nous fend le coeur. Enfin là, j’ai pris mon côté un peu grec, mais dans ma vie quotidienne je suis très française évidemment, je suis née ici en plus j’ai été éduquée ici. 

Je suis typiquement parisienne. Pour moi même l’idée d’envisager d’habiter ailleurs, que ce soit Athènes ou Londres me paraît absolument impossible si vous voulez. J’ai grandi ici, j’ai fait mes études ici, j’ai travaillé ici. Paris pour moi, moi j’habite dans un petit village en fait, dans mon petit arrondissement, c’est un village.

Antoine

Je vous rejoins sur le fait que Paris est un village parfois, moins sur l’envie d’y rester.

Corinne Mentzelopoulos

Non, ça, je vous comprends, mais vous êtes jeune. Donc vous, il vous faut partir certainement parce que l’Europe n’est pas dans un très bon état pour dire les choses.

Donc il faut partir, le seul problème c’est où. Alors moi je suis très américanisée parce que j’ai passé beaucoup de temps dans les camps d’été pour jeunes, et j’étais devenue une professionnelle de beaucoup de sport et j’ai appris une autre culture, une autre approche, et j’aime beaucoup l’Amérique depuis, je l’admire beaucoup. 

En plus, je lui suis gré de nous avoir sauvés de deux guerres mondiales et du communisme. Il ne faut pas oublier ça parce que moi, je me souviens très bien quand j’étais jeune, on avait la sensation que les bolcheviques pouvaient arriver n’importe quand et s’il n’y avait pas eu le parapluie américain, ils ne se seraient pas gênés. S’ils se sont arrêtés à Berlin, c’est grâce à la libération, c’est grâce aux américains. 

Donc pourquoi je vous parle des américains. D’abord parce que ce sont des clients absolument extraordinaires et j’aime beaucoup ce pays en plus, mais les anglais alors ce sont les anglais qui en fait comme toujours ont découvert les crus de Bordeaux. Richard Coeur de Lion buvait déjà ce qu’on appelait des Clareats, c’est-à-dire que le vin n’était pas encore élevé en barrique, donc il était clair.

Je vis beaucoup en anglais parce qu’on a beaucoup de clients anglais et qu’on a surtout des clients américains, on a des clients chinois, on a des clients russes, on a tout. Mais je me suis fait beaucoup d’amis aux États-Unis parce que j’ai un truc avec les Américains, je ne peux pas vous expliquer pourquoi, c’est comme ça et puis j’allais donc toujours dans ce camp, donc j’ai appris le style de vie que j’apprécie beaucoup. Il n’y a rien qui me fasse plus plaisir que de manger un hot-dog au milieu de New York assis sur un escalier ou n’importe où, c’est un bonheur intense. Quand on me dit que c’est absolument dégoûtant pour la santé, je leur dis écoutez si j’en mange un ou deux par an, je ne pense pas que ça va m’abîmer quoi que ce soit. 

Et puis voilà. Alors revenons à Château Margaux parce que je m’évade.

Antoine

Oui  mais j’y ai beaucoup contribué en parlant de la Grèce et tout ça. Donc quand vous arrivez à Château Margaux, vous avez 25 ans ? 

Corinne Mentzelopoulos

Vingt-sept ans. Vingt-sept. Pile.

Antoine

Comment trouvez-vous le château à ce moment-là ?

Corinne Mentzelopoulos

J’y suis allée plusieurs fois et je me souviens surtout de la première visite, car ce qui est assez amusant, mon père voyageait beaucoup pour ses affaires, et là, je l’ai suivi. Parce que quand il nous a dit, je vais aller voir si Château Margaux, je dois l’acheter ou pas, j’ai senti qu’il fallait que j’y aille alors que je ne suivais pas mon père du tout. Et j’y suis allée et toute ma vie, je me souviendrai de la première vue du chai. Toute ma vie, toute ma vie. Il est spectaculaire ce Chai, d’une simplicité parce que toute notre architecture est héritée de Palladio, le célèbre architecte italien de la Renaissance et nous sommes un des rares exemples d’architecture néo-palladienne, si j’ose dire en France. Les Anglais en sont pleins, vous voyez les colonnes, l’aspect un peu austère, un peu un peu latin, un grec.

Mon père était extrêmement fier si vous voulez parce que ça faisait bâtisse grec. Alors Margaux, quand mon père est arrivé, puisque c’est lui qui a donné le premier coup de pouce et moi je me souviens, était décrépit, il était sale. Les murs du château n’étaient pas noirs, mais enfin grisâtres. Le chai était presque noir, on n’y voyait rien. Le cuvier avait des cuves, mais enfin qui paraissaient antédiluviennes. On sentait que c’était un un château qui avait été laissé à l’abandon.

Attention cependant, tout le monde était dans le même état à Bordeaux. Il ne faut pas croire qu’il n’y avait que le Château Margaux.

C’était la crise totale. On avait des millésimes atroces du genre soixante-douze, soixante-treize, soixante-quatorze. Soixante-quinze, on nous a dit que c’était très bien, mais en fait personne ne goûte de soixante-quinze aujourd’hui parce que ça a mal vieilli. Soixante-seize c’était so-so et soixante-dix-sept c’était une catastrophe. Donc tout le monde a rigolé quand mon père a repris parce que le premier millésime qu’il a connu était mauvais.

Et comme on était coté en bourse à cette époque, il n’a pas osé aller à l’assemblée des actionnaires. Il s’est dit, je vais me faire engueuler parce que tout le monde trouvait que c’est une acquisition stupide.

Vous voyez, c’était vraiment décrépis, je me souviens surtout des couleurs alors que maintenant la pierre jaune d’origine est mangifique. Tout ce qu’on a fait, c’est dans le respect des origines et de l’âme de Château Margaux. Vous voyez, il ne nous serait pas venu à l’esprit de changer la couleur de quoi que ce soit. On n’a pas changé le chai, alors attention, on a fait beaucoup beaucoup de travaux, mais qui ne se voient pas.

On a par exemple aidé par le plafond à refroidir le chai, mais rien ne se voit dans tout ce qu’on fait. Et si vous me demandiez là, ce qu’on a fait, j’oublie parce qu’il y en a tellement depuis quarante ans que maintenant quand vous arrivez, vous oubliez. 

Le château était dans un état lamentable. Donc mon père en deux ans a transformé ce château. Quand il est mort à soixante-cinq ans, donc très jeune, il n’a pas eu le temps de profiter de ce qu’il avait créé. J’ai repris et j’ai eu la chance au début de pouvoir suivre sur sa lancée parce qu’il avait plein de programmes. Il avait tout planifié pour les deux, trois ans qui allaient venir. Par exemple, il avait planifié un chai souterrain qui était quelque chose d’assez nouveau à l’époque et c’est moi qui l’ai construit ensuite.

Et j’ai failli faire une grande bêtise. J’ai dit “il est trop grand” et j’ai failli le rétrécir, mais mon Dieu quelle bêtise. J’aurais dû comprendre que quand mon père décidait quelque chose, c’était parfait. Bon heureusement, je me suis rendue à la raison. Maintenant, il est d’une taille parfaite pour les productions, pas en deux-mille-vingt-quatre parce qu’à cause de la pluie, on aura une petite production, mais pour parfois quelques années où on a une production plus forte.

Alors j’avais cette planification si j’ose dire et surtout les gens qui m’entouraient ont redoublé d’efforts parce qu’ils se rendaient bien compte que maintenant qu’André Mentzelopoulos était parti, ça allait peut-être tomber en déshérence et c’est pour ça qu’on a tous, moi en premier, redoublé d’efforts. 

J’ai travaillé vraiment toute ma vie d’ailleurs comme une bête, ce n’est pas très joli, mais c’est bien ce que je veux dire et parce qu’il fallait qu’on soit au service de Château Margaux. Ce n’est pas lui qui travaille pour nous, c’est nous qui travaillons pour lui pour être digne de sa réputation, de sa qualité, de son histoire depuis le seizième siècle.

Ça s’appelait La Motte parce que tous les grands crus classés de Bordeaux, enfin la plupart, disons les meilleurs, sont sur une petite pente, toujours parce que ça draine mieux les vignes quand il pleut. J’adore ce genre de petites choses parce que ça montre l’attention que tous les propriétaires ont porté à ce domaine.

Antoine

Vous avez aussi connu un moment de transformation dans ces années-là dans la commercialisation du vin puisque dans les années quatre-vingt, donc juste juste après votre arrivée, c’est aussi le moment où les États-Unis s’ouvrent beaucoup.


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Corinne Mentzelopoulos

Alors on a eu une chance folle. En quatre-vingt-deux, on a eu très précisément un dégustateur américain qui s’appelle Robert Parker, dont vous avez certainement entendu parler, qui a écrit : “il faut acheter ce quatre-vingt-deux, Bordeaux n’a jamais fait quelque chose d’aussi formidable”. Et alors les ventes ont explosé et après ça a continué bon an mal an. Parker venait toutes les années goûter. C’était un homme très sympathique et très sensible.

Et il m’a dit un jour, ça m’a fait plaisir. Il m’a dit, c’est amusant comme chaque fois que je vous vois, j’apprends quelque chose. C’est parce qu’on parlait de tout et de rien, vous voyez, pas forcément de Margaux, mais il avait une capacité de dégustation absolument extraordinaire. Il disait, il expliquait que ça éclatait dans sa bouche et qu’il sentait le tanin, la douceur, l’alcool, le jus, tout.

C’était vraiment un goûteur exceptionnel, exceptionnel et il a été plutôt gentil avec nous. Bon, on essaye de ne pas faillir à notre réputation et puis ce qu’on a d’essentiel, ce que tout le monde oublie, et ce qui est pourtant la base de tout, c’est que les anciens, comme les modernes, ont créé le meilleur terroir. 

Alors terroir, ça veut dire une combinaison entre le climat et la terre et ces gens-là. C’est ce que je vous ai expliqué tout à l’heure : “il ne faut pas que tu plantes là parce que ce n’est pas bon, ça gèle. Il ne faut pas que tu plantes là, mais en revanche, tu plantes là”. C’est le cœur du domaine.

C’était juste de l’empirisme. Alors maintenant, on sait qu’on a des graves absolument extraordinaires. Moi, la première fois que j’ai visité Margaux et qu’on m’a montré les graves qui sont grosso modo que des cailloux, je me suis dit, on se moque de moi. C’est pourtant ça, il faut que la vigne souffle pour produire des grands vins. Vous n’aurez jamais un grand vignoble dans les prairies de Normandie par exemple. En fait, on se dit, et d’ailleurs on a raison, que rien ne pousse à part la vigne. 

Et le jardin, je l’ai laissé un peu sauvage, c’est un grand mot parce que ça demande quand même beaucoup d’entretien. Mais on n’a pas fait des plantations extraordinaires, des fleurs partout, des champs de roses, des choses comme ça parce que ce n’est pas l’objet le jardin. L’objet c’est le chai, c’est le vin, vous voyez. Donc le château est absolument magnifique, mais nous ne n’y avons pas touché évidemment, sauf l’intérieur pour le rafraîchir un petit peu. Mais le jardin, parfois on me dit tu devrais faire un beau jardin.

Je ne crois pas que ce soit l’objet. Je crois que, enfin on est rustique, c’est un grand mot, mais c’est vrai qu’on est d’abord rustique, on est des paysans. Il ne faut pas oublier. S’il pleut tout le temps, notre récolte est fichue. 
Donc personne ne se rend compte, on me dit : tu es un produit de luxe.

Ce n’est pas vrai, je ne suis pas un produit de luxe parce que je dépends de la pluie et du beau temps. Un produit de luxe, vous pouvez le multiplier à l’infini, mais moi je ne peux pas. Je n’ai aucun contrôle sur la quantité ni sur la qualité. Vous voyez, je compare souvent Château Margaux à Hermès par exemple, mais Hermès peut ouvrir des boutiques à travers le monde et c’est ce qu’il fait, je les admire beaucoup, mais rien ne le l’arrêtera sauf peut-être des capacités de production, mais je suppose qu’ils ont prévu ça depuis longtemps. Alors que nous, nous sommes limités d’abord en terroir parce que nous n’allons pas planter chez le voisin, c’est moins bon.

Donc quand on nous propose un hectare et demi, c’est arrivé dernièrement, on se dit ça sera moins bon, ça ne sert à rien.

Antoine

Beaucoup de crus classés ne s’en privent pas pourtant. 

Corinne Mentzelopoulos

À Margaux, on est l’appellation qui a le plus de crus classés. Je crois de mémoire qu’il y a soixante-et-un grands crus classés. Margaux, j’ai oublié, mais on est le plus grand nombre et c’est très variable comme qualité évidemment. À Pauillac, qui est au nord, il y a trois premiers grands crus, il y a Latour, Mouton et Lafite, alors que nous, nous sommes tout seuls dans notre petit coin.

Antoine

Et beaucoup de grands crus de manière générale ne se privent pas d’ajouter des hectares à leur production.

Corinne Mentzelopoulos

Exactement, et ça j’ai toujours refusé.

J’ai toujours refusé parce que on est le seul premier grand cru classé dans l’appellation. Donc par définition, notre terroir, ce n’est pas nous qui sommes plus malins, est meilleur. Ce n’est pas nous qui l’avons créé, c’est les anciens, donc on n’a pas de raison d’être prétentieux, mais n’empêche que notre terroir est meilleur. Alors aller chercher des hectares en dehors, c’est diminuer la qualité par définition.

En tout cas, c’est ce qui nous semble. Et nous ne sommes pas là pour augmenter la production. Vous savez, on a déjà assez de travail avec nos hectares. On n’a pas besoin de s’agrandir, je suis persuadé qu’on perdrait en qualité sur ces zones-là. Alors si c’est pour faire du deuxième ou du troisième vin, ce n’est pas la peine, Voilà.

Corinne Mentzelopoulos

Alors on a une autre particularité à propos de vente, j’allais oublier de vous en parler, c’est très important, c’est que nous ne vendons qu’au négoce bordelais. 

C’est-à-dire que nous ne sommes pas obligés, mais c’est une grande force de Bordeaux. Et la place de Bordeaux est connue internationalement, elle est faite de négociants et qui sont spécialistes dans les grands vins de Bordeaux. Et il y a quelques crus étrangers qui sont venus se faire coter à Bordeaux, ce qui est quand même extraordinaire comme hommage. Et nous, nous vendons l’intégralité de ce que nous avons à vendre au négoce bordelais. Nous estimons que si nous, nous devons commencer à aller en Colombie, en Russie, en Afrique du Sud, on ne pourra pas. On ne peut être aux quatre coins du monde et au chai en même temps dans ce métier. 

Et les négociants ont une avance considérable sur nous parce qu’ils ont beaucoup de décades, de connaissances des marchés. Alors l’avantage, c’est quoi ? C’est qu’on n’a pas à s’occuper du commercial, ce qui est fabuleux. Donc on vend aux négociants. Attention, on regarde attentivement s’il n’a pas fait des bêtises, s’il n’a pas mis nos vins dans un supermarché. On fait attention et parfois on en sucre un puisqu’il a fait des bêtises. Mais l’avantage aussi, c’est que nous n’avons pas besoin de nous occuper de ça.

En revanche, nous ne contrôlons pas tout à fait la distribution. Alors avec les moyens modernes et avec le travail qu’on fait, on connaît à peu près ce que fait chaque négociant. Donc on peut dire attention, vous voyez. Et puis la punition, si j’ose dire, c’est qu’il aura moins de vins l’année prochaine. Donc c’est comme ça qu’on peut contrôler plus ou moins. 

Antoine

Dans les dans les régions dont vous avez connu l’ouverture, il y a les États-Unis dont on a un petit peu parlé, mais il y a aussi la Chine et l’Asie de manière générale

Corinne Mentzelopoulos

Exactement. Qui s’est complètement ouvert. Alors ça, c’est un marché extraordinaire. Ça ne va moins bien en ce moment parce que la Chine fait beaucoup de restrictions d’importations pour des raisons qui me sont inconnues et donc en ce moment elle est moins présente.

Antoine

Quand est-ce que vous êtes allée en Chine pour la première fois ?


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D’ailleurs, pour déguster Château Margaux, quoi de mieux que le verre Zalto Bordeaux.


Corinne Mentzelopoulos

Alors écoutez, j’ai une chance absolument inouïe, Je suis allée pour la première fois en 1973. Avant même d’avoir Margaux. Mon père était très proche du président du Pakistan et le président du Pakistan cette année-là faisait une visite officielle en Chine parce que grosso modo l’Inde est très près de la Russie et le Pakistan très près de la Chine. Je vous fais un tableau très très large et on y est allé avec donc monsieur Bhutto, le président du Pakistan et alors on a été reçu évidemment comme des VIP, c’était extraordinaire, mais c’était effrayant. 

Il n’y avait pas une voiture dans la rue. Tout le monde était habillé pareil. Tout le monde avait les mêmes lunettes. Tout le monde avait le même costume. Et puis on sentait la pauvreté. Moi qui suis photographe, j’ai des photos de maisons où on a l’impression que l’eau dégouline le long des murs et puis les gens nous regardaient parce qu’on avait deux voitures. C’était la pauvreté, enfin c’était le communisme, c’était le communisme. Et quand j’ai revisité la Chine, je ne me souviens pas de l’année exactement, j’ai vu que la devanture était transformée, mais je me suis baladée avec mon appareil de photo et derrière, c’était la même chose qu’en 1973.

Vous voyez, il y a la Bella Figura, on vous montre un truc, mais derrière, c’est tout aussi pathétique. Alors je ne juge pas de la Chine aujourd’hui et ça s’est certainement transformé. Mais ce qui est marrant, c’est que j’ai remarqué grâce à mes photos qu’on était allé dans un endroit sur un gratte-ciel, enfin si on peut appeler un gratte-ciel. On était allé dans la maison du peuple, je ne sais pas quoi, on avait été reçu comme ça et alors il y avait du plastique collant à chaque fenêtre. Il y avait des grillages.

On était entouré, chaque blanc, si j’ose dire, dans une table, était entouré de jeunes communistes qui étaient tous habillés pareils, qui avaient les mêmes lunettes et qui buvaient. Toute ma vie, je me souviendrai : Ganbei, Ganbei. Ils transpiraient tellement quiils en avaient les lunettes qui ruisselaient, c’était quelque chose, ça c’est sous le communisme, je m’en souviendrai toute ma vie. Et à un moment donné, j’ai eu mal à la jambe, je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais eu mal aux jambes et mon père me dit, écoute, je t’en supplie, ne va pas dans un hôpital chinois, tu n’en ressortiras jamais. Bon, ce n’est pas simplement qu’ils étaient de mauvais docteurs, mais peut-être qu’ils auraient aimé prendre un otage.

Donc j’ai clopiné un petit peu et puis voilà ça s’est résolu tout seul. Mais c’est vrai qu’en devanture, la Chine que j’ai visité deux fois d’ailleurs depuis n’est rien par rapport à 1973, mais il faut gratter derrière. Alors encore une fois, je ne sais pas ce que c’est en 2024, donc je mesure mes propos à ce que je connais.

Antoine

Vous y êtes allé quand pour la dernière fois ?

Corinne Mentzelopoulos

Pas si longtemps, on y est allé pour une dégustation alors que là, donc on était très bien accueillis, les chinois sont très rigolos par rapport aux japonais. Donc, je garde de très bons souvenirs, en particulier je m’étais mise à côté d’un journaliste italien, d’abord parce que j’adore l’Italie, et il avait le même appareil photo que moi. Il avait plein d’objectifs.

Donc il pouvait me prêter ses objectifs, vous comprenez, c’était l’époque où les zooms n’étaient pas encore aussi bons. Maintenant j’ai un zoom parce que je suis devenu un peu feignante, mais il est de très bonne qualité d’ailleurs. 

Et alors comme ça, on était devenus très copains, on était tous les deux, il me disait de l’appeler Nano, je crois. Ça veut dire oncle. Enfin, c’est quelque chose comme ça.

Et à un moment donné, on était à table ensemble, on était toujours fourré ensemble, toujours pour l’appareil. Et on voit arriver un truc qui flottait dans une espèce de soupe et on aurait dit de la méduse. Alors là, j’ai eu un problème quand même. Là, je dois dire autant j’aime tout partager, tout connaître, et caetera. Mais la méduse, … Alors je me suis retournée vers l’italien, je lui dis : “mais qu’est-ce que c’est ça ?” Il me dit : “Medusa”, je m’en souviendrai toute ma vie.

Je crois que je ne l’ai pas mangé. C’est des trucs qui flottaient, c’est dégueulasse une méduse en plus. Je pensais qu’avec un peu de chance, c’était du poulpe ou je ne sais pas quoi, mais pas du tout, c’était une méduse. Je n’ai pas goûté, je ne saurais jamais, et d’ailleurs je m’en fiche pas mal, quel est le goût d’une méduse. Et franchement, je n’ai pas envie de connaître.

Antoine

Est-ce que vous avez eu dans le même style des anecdotes de dégustation au cours de vos voyages ou à Château Margaux. Est-ce que vous avez accueilli à des moments où avait été accueilli dans des contextes un petit peu étrange ?

Corinne Mentzelopoulos

Non, c’est-à-dire que de temps en temps, on sentait qu’on était dans un pays ou dans un endroit qui n’y connaissait rien. 

Bon ou alors on avait un présentateur très prétentieux qui disait tout savoir et caetera et nous on voyait bien qu’il n’y connaissait rien. Mais en dehors de ça, je n’ai pas de choses qui nous feraient rire et pourtant j’ai beaucoup ri à travers ces dégustations. Et puis j’ai surtout eu la bonne surprise, c’était très émouvant que les gens applaudissaient à la fin pour le Margaux parce que c’était extraordinaire. Surtout les nouvelles régions, la Russie par exemple où je suis allée, on m’a amené dans une datcha le lendemain pour que je vois, c’était très pauvre aussi la Russie, on voyait des boeufs qui tiraient des chariots, c’était quand même quelque chose.

Quand on fait une dégustation, on a plusieurs verres devant nous, on a les bouteilles ou alors les bouteilles sont servies pour le reste aux autres parce qu’on ne veut pas non plus gâcher le vin. Et on est très sérieux, on est très concentré. Donc je n’ai pas eu le souvenir pourtant, j’en ai vu des gens. 

Alors à dîner, c’est différent si on les invite à dîner ou à déjeuner, bon avec le vin, les langues se délient et on a bien rigolé quand même à ces repas parce que les gens se détendent. Et puis les gens sont venus pour goûter, ils sont heureux d’être là. Et nous on n’y est pour rien et on sait que c’est ce siècle, ce terroir qui a des siècles, qui font que c’est très émouvant.

Antoine

C’est vraiment magnifique dans le vin à quel point ça permet de rapprocher les les personnes entre elles.

Corinne Mentzelopoulos

Ah mais c’est c’est incroyable. Tout à fait. Alors, il y a des grands et des moins grands millésimes. Alors évidemment, on a tendance à servir les plus grands.

Antoine

Parfois dans la discussion, vous parliez de Château Margaux presque comme une personne.

Corinne Mentzelopoulos

Par sa grandeur, par son histoire, par son terroir, il est plus grand que nous, il va durer plus longtemps que nous, il est là depuis bien avant nous et nous, je pense que je vous l’ai dit, on n’est qu’un maillon de la chaîne. 

Alors là, c’est la troisième génération avec mon fils. Combien de temps Margaux restera dans la famille ? C’est impossible à savoir parce que des enfants après, il y en a beaucoup. C’est vrai que sa majesté et sa réputation m’impressionnent, c’est-à-dire que je suis en arrière de cette réputation. J’y contribue peut-être en ce moment, mais les autres y ont contribué pendant des siècles et ça va continuer toutes choses égales par ailleurs pendant des siècles. Donc Margaux est plus grand que nous tous réunis. En revanche, on est très fiers de travailler pour. Toute l’équipe est très fière de travailler pour Château Margaux parce que travailler pour Château Margaux, c’est quand même travailler pour un premier grand cru classé.

Corinne Mentzelopoulos

Vous êtes trop jeune pour avoir connu et Hemingway, c’est un grand auteur américain dont vous avez certainement entendu parler et sa petite fille s’appelait Margaux. Et alors elle est venue plusieurs fois nous voir parce qu’elle voulait faire de la publicité pour nous. Et nous, on a toujours refusé parce qu’elle était d’une beauté extraordinaire, rigolote, très américaine. Et on a refusé parce que c’était à nous de faire la promotion.


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Si vous appréciez cette interview, vous allez forcément passer un bon moment sur ma chaine youtube. J’ai hâte de vous y retrouvez.


Antoine

On pourrait se dire que vous pourriez faire autrement, vous pourriez bénéficier de cette influence.

Corinne Mentzelopoulos

Je suis dans le vin, je ne suis pas dans la politique. À une époque, j’avais envie de faire de la politique quand j’étais, quand j’avais votre âge. Ah oui, c’était amusant. J’ai fait la campagne de Giscard et de Chirac, je suis allée sur les Champs-Elysées avec des posters, et caetera.

Et il y a trois types qui m’ont déchiré un poster une fois, ils m’ont envoyé dans la figure, c’était des grecs. Quand je les ai entendus parler, vous n’êtes pas grec quand même, ils me disent si, moi aussi. Ils m’ont dit et alors, ce n’est pas une raison pour être là. Enfin, c’était assez amusant comme coïncidence. Mais non, j’ai vite abandonné la politique, enfin ou le peu que j’ai fait, parce que j’ai compris qu’on ne pouvait pas mélanger les affaires et la politique. Ou alors, on va sans doute céder à la facilité d’utiliser l’un pour l’autre si vous voulez. 

Vous remarquerez que tous les premiers grands crus ont acheté d’autres châteaux. Moi, je ne veux pas, je veux qu’on reste pur et surtout qu’on ne disperse pas nos efforts parce que ça représente déjà tellement de travail. Et surtout, si on n’a pas un autre premier grand cru classé, ça fait du moins bon vin que Château Margaux, donc ce n’est pas la peine.

Tout le monde fait ça, mais nous on a la force de dire “j’ai du Margaux punto à la ligne”. Je n’ai jamais cru à la déclinaison et pourtant tout le monde l’a fait, tout le monde est allé investir en Californie, en Italie, en Espagne, au Chili et caetera et caetera mais moi je ne le sens pas. Je ne le sens pas parce qu’on a déjà tellement de travail, si en plus il faut aller vérifier ce qui se passe au Chili, je ne le sens pas, je ne le sens pas.

Antoine

Vous avez été une des premières femmes à diriger un domaine un château, d’autant plus de cette envergure. 

Corinne Mentzelopoulos

Je ne me suis jamais posé la question. J’ai toujours voulu être la meilleure dans tout ce que je faisais. Dans mes études, je voulais battre les garçons quoi qu’il arrive. Je n’ai jamais pensé à moi en tant que femme. J’ai remplacé mon père et j’ai essayé de faire pareil.

Je n’ai pas joué de la féminité, de toute façon je ne suis pas très féminine au départ, alors ce n’est pas la peine d’essayer d’être ce que l’on n’est pas. 

Vous voyez, je suis plutôt sportive, très très perfectionniste et puis surtout très ambitieuse. Il faut que je sois la première. Alors j’ai eu cette chance extraordinaire de travailler pour un premier grand cru classé. Je crois que ça m’aurait moins intéressé si c’était un cru bourgeois.

Vous voyez, c’est c’est bête de dire, mais je viens de m’en rendre compte. C’était un premier.

Antoine

Est-ce que c’est votre père qui vous a inculqué ça ? Cette volonté d’être toujours devant ?

Corinne Mentzelopoulos

J’étais très bonne à l’école, donc il était très fier de moi. J’ai perdu mon frère, il a perdu son fils, et il est mort cinq ans après. Je pense qu’il avait reporté beaucoup d’affection et beaucoup d’estime sur moi. Et comme j’étais bonne à l’école, il avait de l’estime pour moi. Ça a été ça ma chance.

Je ne l’ai connu que pendant cinq ans après le décès de mon frère, mais jamais il montrait quelque chose. Il voulait être stoïque comme les grecs anciens.

Antoine

Est-ce que vous c’est quelque chose que vous avez changé avec vos enfants ?

Corinne Mentzelopoulos

Écoutez mon fils, il faudra un jour que vous le rencontriez, stoïque c’est un grand mot parce que ça paraît tout un effort permanent, ce n’est pas Sénèque quand même, mais je crois qu’il se rend bien compte de la particularité de Château Margaux et il n’en éprouve aucune prétention, aucun orgueil. Et ça c’est très important.

Antoine

Le stoïcisme c’est une philosophie qui est difficile à appliquer parce que c’est un équilibre difficile à trouver. 

Corinne Mentzelopoulos

Vous savez c’est un mot qui est très sympa ça vient de qui veut dire la colonne. Les premiers philosophes étaient toujours adossés à une colonne. Voilà d’où vient le mot.

J’ai fait du grec ancien puis je parle le grec donc ça me donne beaucoup de clarté dans les choses. Si un docteur me dit vous avez une épi quelque chose, je comprends.

Parce que je me refais les mots et je comprends parce que c’est que des mots grecs en fait.

Antoine

Si vous aviez l’occasion de vous revoir au moment où vous entrez au château Margaux pour la première fois et de vous glisser un petit mot dans l’oreille, qu’est-ce que vous diriez à ce moment-là ? 

Corinne Mentzelopoulos

Je ne me suis pas posé de questions.

Tu es pleine d’énergie, d’enthousiasme, et caetera, mais enfin est-ce que tu te rends compte de ce que tu entreprends ?

Et je n’ai jamais pris le recul pour me dire attends. J’ai pris beaucoup de conseils. Je n’ai jamais décidé surtout pendant les premières années quelque chose d’important sans demander autour de moi. C’était ça mon bateau de sauvetage, ma bouée si j’ose dire.

Il y a deux formes de jeunes : il y a les jeunes qui veulent tout changer parce qu’ils pensent qu’ils connaissent mieux que le reste, et les jeunes qui veulent juste coller tranquille à la réussite de leurs prédécesseurs et moi j’étais de cette, de cette engeance-là. Donc je crois que c’était la bonne chose à faire. Et n’oubliez pas que toute mon équipe a redoublé d’ardeur quand mon père est mort et on a vraiment beaucoup travaillé, on a beaucoup beaucoup travaillé, mais quand vous êtes jeune, vous n’êtes jamais fatigué.

Antoine

Il y a une leçon que j’ai comprise récemment qui est de ne pas remettre en cause l’ordre établi avant de l’avoir vraiment compris et intégré ?

Corinne Mentzelopoulos

Bah oui évidemment évidemment parce qu’on croit tout savoir quand on est précieux.

Écoutez, je vais vous dire moi quand j’ai commencé Château Margaux, je me suis bien gardée d’apporter des nouveautés. Ça fait des siècles que c’est là et j’avais surtout une équipe très compétente, donc je me reposais sur eux, soyons quand même un peu honnête et clairvoyant et j’avais confiance. Je sentais que c’étaient des gens qui étaient bien. J’ai eu cette chance aussi.

Le directeur de l’époque est resté jusqu’en 1990, c’est-à-dire dix ans après la mort de mon père, il n’était pas du tout prétentieux mais il faisait un travail extraordinaire. Doncj’étais accompagnée. Je n’étais pas toute seule et surtout j’écoutais.

Corinne Mentzelopoulos

Je n’ai jamais remis en cause parce que je me suis dit, mais c’est une science séculaire, je ne vais pas aller dire qu’il ne faut pas mettre des barriques neuves, because, because. Vous voyez ce que je veux dire. 

Et puis, tout en bénéficiant du terroir et des raisins qui produit. C’est ça surtout, c’est là que ça commence et personne ne comprend. Pendant des années, on a eu des Américains qui sont venus nous voir tout le temps pour nous parler de nos chais, c’est-à-dire comment on faisait la vinification.

Ils n’ont pas compris, c’est pas dans les chais qu’il fallait venir, c’était dehors. Maintenant ils ont compris, mais ils pensaient qu’on était des magiciens. On n’est pas des magiciens, on prend le raisin, le raisin est sublime. Bon, à condition de ne pas faire de grosses bêtises, on fera du bon vin si vous voulez. Mais c’est d’abord le terroir et le raisin qui comptent. Maintenant, les gens s’en rendent compte, mais à l’époque, ils pensaient qu’on était des gourous de la vinification. 

Antoine

Qu’est-ce que vous avez dit à Alexis pour son premier jour au Château Margaux

Corinne Mentzelopoulos

Je ne me souviens pas. Je crois que je lui ai dit qu’il avait toutes les capacités pour le faire. Et je suis rarement allée en même temps que lui pour ne pas qu’il se dise maman est en train de vérifier, et caetera, et caetera. 

Donc ça fait plus d’un an que je ne suis pas allée pour le laisser se développer. Et d’après les retours que j’ai parce qu’il a fait des dégustations à l’étranger aussi, il est très bon. Il est très bon. Alors il a trente-et-un ans, il a le temps de s’améliorer en plus. 

Mais je les ai jamais surpris à dire une bêtise et il m’envoie tout le temps des trucs, c’est sympa parce que je sais ce qu’il se passe, mais quand il passe quelque part, il m’envoie aussi ce qu’il disait et c’est très bon, c’est très bon. 

Je suis très fière de lui et je lui dis surtout

Antoine

Oui, c’est important.

Corinne Mentzelopoulos

C’est grave important, et c’est vrai en plus. J’ai eu beaucoup de chance parce que vous savez des gens qui ont un un trésor pareil ne sont pas forcément suivis par les enfants. Mais là, il a compris que c’était quelque chose d’absolument exceptionnel et que tous nos efforts de la famille sont pour Château Margaux. C’est pour ça que je n’ai pas investi ailleurs.

Antoine

Tout à l’heure, vous me parliez de livres Oui. Et aussi de livres sur le vin. Est-ce que vous avez un livre sur le vin à me recommander ?

Corinne Mentzelopoulos

Alors l’un des premiers grands livres, c’est Émile Peynaud : le Gout du Vin. Il a travaillé pour nous longtemps parce que mon père évidemment l’a pris comme conseiller. C’était le meilleur et franchement, je crois que ce n’est pas compliqué et que c’est très lisible. 

C’est un homme extraordinaire qui avait un accent rocailleux, mais qui était d’une finesse extraordinaire. Alors un jour paraît-il, on lui avait proposé en Californie de vinifier les vins là-bas et il a dit “non parce que Corinne serait déçue”. C’est mignon, c’est chouette. 

Antoine

Et vous avez partagé beaucoup de moments avec lui ?

Corinne Mentzelopoulos

Ah, mais il est resté pendant au moins dix ans bien sûr. C’était ma bible.

Antoine

Est-ce que vous avez une dégustation coup de cœur récente ? Vous m’avez parlé d’un roquefort avec un vin blanc je suppose ?

Corinne Mentzelopoulos

Un moelleux. Oui avec un Sauternes évidemment. Ça, ça a été un grand moment et pourtant ce n’est pas du Margaux. Les grands moments avec Margot, ça m’arrive de temps en temps. On se dit exceptionnellement, on va sortir une bouteille de de la cave.

C’est extraordinaire, mais c’est extraordinaire. Donc ça m’arrive presque à chaque fois parce que c’est relativement rare, pas par rapport aux autres personnes, mais ce n’est pas, ce n’est pas fréquent, disons. 

Quand on ouvre un Margaux, oui, c’est un grand moment parce qu’il faut faire attention à ce qu’on mange. On ne va pas aller se taper des escargots de Bourgogne par exemple, alors que j’adore ça, mais ça, c’est un autre problème, vous voyez.

Antoine

Enfin, qui est la prochaine personne que je devrais interviewer selon vous ?

Corinne Mentzelopoulos

Mon fils.

Antoine

Très bonne idée, super.

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